Amina Edris : « Manon fait partie de moi depuis que j’étudie le chant »

Par Audrey Bouctot | jeu 05 Mars 2020 | Imprimer

Jeune soprano née en Egypte  puis ayant grandi en Nouvelle Zélande, Amina Edris a rejoint entre 2016 et 2017 le Merola Program puis le Adler Fellowship (résidence pour artistes) de l’Opéra de San Francisco où elle se confronta à ses premiers rôles comme Norina de Don Pasquale et approfondit ceux qu’elle interprète depuis sur les grandes scènes internationales : Juliette, Musetta, Zerlina, Susanna, Adina et tout dernièrement, Manon, à Bordeaux, qu’elle reprend en alternance avec Pretty Yende à l’Opéra de Paris à partir du 7 mars. La jeune chanteuse est revenue pour nous sur son parcours et sur le personnage de Manon qu’elle affectionne particulièrement.


Comment êtes-vous venue à la Musique et à l’Opéra ?

Mes parents n’étaient pas musiciens, ma famille non plus surtout du côté maternel, à l’exception d’une de mes tantes, violoniste, et d’un oncle, à la fois guitariste, luthiste et chanteur. C’est grâce à eux que j’ai eu mon premier contact avec la musique. Puis, lorsque j’ai eu 10 ans, nous avons quitté mon Egypte natale pour nous installer en Nouvelle Zélande. J’ai alors voulu participer à toutes les activités extra-scolaires que m’offrait ma nouvelle école et je me suis retrouvée à chanter dans un barbershop quartet… et à apprendre le trombone, si, si !!  Je n’étais pas particulièrement inspirée par cet instrument que je trouvais trop masculin, nourrissant de surcroît le rêve d’apprendre à jouer du violoncelle. Malheureusement, il paraît qu’à 12 ans un enfant est trop âgé pour s’atteler aux cordes. Mon professeur me promit alors que si je jouais du trombone dans l’orchestre de l’école, il me donnerait néanmoins des cours de violoncelle. Et je me suis retrouvée tromboniste malgré moi pendant 5 ans, sans jamais approcher mon cher violoncelle. Ne me parlez plus jamais de trombone !! Parallèlement, j’ai pris des cours de chant, sans spécifiquement me destiner à l’opéra. Je savais simplement que j’adorais la musique et le chant en particulier, et avais la certitude dès le lycée de vouloir devenir chanteuse. Je savais que c’était toute ma vie. Puis je suis entrée à l’université pour embrasser des études d’ingénieur. En effet, aux yeux de mes parents, la musique ne pouvait être qu’une distraction et il était inconcevable que cet art puisse être envisagé sérieusement comme une carrière possible pour moi. Ma mère me laisse le choix entre études d’ingénieur donc, médecine ou droit. Même si la physique et moi ça faisait deux, j’aimais bien la chimie et me suis lancée dans cette voie…pour tout laisser tomber au bout de 6 mois. J’ai passé en secret les auditions pour l’école de musique de mon université, où je fus admise. Mais il était impossible de rejoindre le cursus en cours d’année. J’ai annoncé à mes parents vouloir prendre du temps pour moi et suis retournée quelques mois en Egypte pour passer du temps avec ma famille. C’est mon oncle musicien, qui me soutenait pleinement dans ma décision, qui a appelé mes parents pour leur annoncer que je reprendrai des études musicales. La réaction de mes parents fut assez brutale. Si mon père accepta ma décision assez rapidement, ma mère refusa de m’adresser la parole pendant des mois. Et puis quand elle m’a vue progresser, gagner des compétitions et être reçue à San Francisco, elle est devenue plus ouverte et à présent mes deux parents me soutiennent totalement.

A San Francisco justement et ailleurs, vous avez eu l’occasion de chanter Juliette, Suzanne, Musetta, Zerlina, Adina. Quel est le personnage que vous préférez chanter ?

Ah, c’est Juliette, sans aucune hésitation. Elle me touche tellement, musicalement et en tant que personne. Comment ne pas l’aimer ? La connexion avec elle fut pour moi immédiate. Je peux jouer avec tous les aspect de son âme de son personnage. Et musicalement, sa tessiture sied à ma voix. Et Manon, bien entendu.

Manon justement, que vous avez abordée à Bordeaux pour la première fois l’an passé, et reprenez cette année à Paris.  Comment aborder un tel personnage?

Manon fait partie de moi depuis que j’étudie le chant. Ses grands airs, « Adieu notre petite table » ou « Je marche sur les chemins » et la gavotte bien sûr, m’accompagnent depuis le conservatoire. Puis j’ai eu l’opportunité d’interpréter quelques scènes dans leur intégralité à l’Académie de San Francisco et enfin  tout le rôle lorsque j’assurais la doublure dans la production de Vincent Boussard en 2016-17 toujours à San Francisco. J’ai grandi avec Manon, en tant que femme et en tant qu’artiste.
Beaucoup de jeunes chanteurs, moi la première, se méprennent sur elle au début. Si vous vous limitez à la Gavotte, Manon donne l’impression d’être superficielle, frimeuse, exclusivement. Or, elle est bien plus complexe que cela et c’est cette complexité qui me fascine tant chez elle. Au début de l’œuvre, c’est une très jeune fille, une adolescente, qui s’extasie devant tout ce qui brille et se retrouve dans une suite de situations où elle prend systématiquement la mauvaise décision, en permanence. Lorsqu’elle réalise ses erreurs, elle essaie de faire machine arrière, mais elle finira par perdre, définitivement. C’est une éternelle insatisfaite qui désire être enivrée et s’étourdir de plaisirs, de tous les plaisirs qu’offre la vie, mais comme elle ne peut tout avoir en même temps, elle n’est jamais pleinement heureuse.
Avec Des Grieux, la toute jeune Manon est comblée d’amour, mais grisée par l’appel du luxe, le train de vie que lui offre son amoureux ne suffit pas à son bonheur. Elle prend sa première décision de femme lors de l’air « Adieu, notre petite table », où elle dit adieu à sa jeunesse adolescente, à son rêve d’amour. C’est une Manon complètement différente que l’on retrouve au Cours-La-Reine. D’ailleurs la matrice orchestrale change à partir de ce moment-là également. Les émotions qui en découlent aussi. Je ne cherche pas à moduler ma voix ou à travailler sur des couleurs spécifiques de manière intentionnelle pour montrer cette évolution. La coloration de la voix est une conséquence de l’émotion ressentie et non un moyen pour l’étayer. Manon est donc avec Brétigny, qu’elle est prête à délaisser pour Guillot, mais cette accumulation de richesses et de bijoux ne la rend pas heureuse pour autant puisque l’amour de Des Grieux lui manque. C’est une jeune femme profondément incapable d’être heureuse, tourmentée, déchirée même entre l’amour absolu que lui offre des Grieux et le luxe que lui promettent ses autres prétendants, incapable de se contenter de ce que lui offre la vie à un moment donné et constamment avide de ce qu’elle n’a pas. Elle prend donc systématiquement les mauvaises décisions et est systématiquement malheureuse.
Je n’ai jamais vu en elle un monstre de calcul et de manipulation, absolument pas. Elle aime sincèrement Des Grieux mais elle aime aussi le luxe.
Et la société finit par le lui faire payer. Un peu comme Violetta, même si cette dernière, qui est plus âgée, sait prendre les décisions qui lui conviennent. Elles meurent toutes les deux dans les bras de leur amant, Violetta en tendant son médaillon à Alfredo, Manon, éblouie par la ressemblance entre une étoile et un diamant. Même à ce moment ultime, elle ne parvient pas à s’unir à ce qui la rend réellement heureuse.

Est-ce que la mise en scène de Vincent Huguet vous a confortée dans votre approche du personnage ?

Absolument, Vincent et moi partageons exactement le même point de vue sur Manon, et c’est ce qui m’a permis d’entrer si facilement dans sa mise en scène. Dans l’acte du Cours-la-Reine, Vincent donne à voir tout autre chose qu’une démonstration show-off dans l’air de la Gavotte, il donne à voir le processus de pensée de Manon, à travers son langage corporel ou les expressions de son visage. Comme il montre aussi à quel point la décision de Manon de partir pour Saint-Sulpice est authentique et sincère. Toute la production est basée sur l’humain : montrer sur scène la personnalité intime de Manon et de Des Grieux.

Avec un tel lien qui vous unit à Manon, vous devez avoir l’intention de la chanter encore ?

Aussi longtemps que ma voix me le permettra oui, même si personne ne me l’a proposé pour l’instant ! (rires)

Vos deux grands rôles, Juliette et Manon, sont donc en français, langue réputée redoutable du fait de la difficulté de sa prononciation et du style inhérent à l’opéra français, très spécifique. Un débat sans fin est la façon de prononcer les r dans l’opéra : comment abordez-vous ce point ?

J’adore chanter en français. Je ne sais si c’est la langue, la musique ou les deux mais l’opéra français sied parfaitement à ma voix, presque comme du miel. Je sais que beaucoup de personnes ont des idées assez arrêtées sur la façon dont on doit prononcer le français et le r en particulier, mais c’est souvent le chef ou le coach de la production qui vous donne les orientations. A Bordeaux, il m’a été demandé de rouler les r à l’italienne. Ici à Bastille, rien de tel, aucune recommandation ni exigence spécifique de qui que ce soit. Benjamin Bernheim a opté pour un r grasseyé, sans le rouler donc. Ludovic Tézier les roule. J’ai décidé pour ma part de le prononcer à l’italienne.

Quels sont les autres rôles du répertoire que vous rêveriez d’aborder?

Il y a en a tellement : Mimi, Micaela, Leila des Pêcheurs de perles et même Violetta dans un avenir par si lointain, même si je ne peux pas en dire plus pour le moment. Et puis plus tard, si ma voix évolue en ce sens, mon rêve absolu serait de chanter Tosca !

Propos recueillis le samedi 29 février 2020

 

 

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