Cinq Clés pour Giovanna d'Arco

Par Christophe Rizoud | ven 05 Juin 2020 | Imprimer

La pandémie de Covid-19 a eu raison des prochaines représentations de Giovanna d’Arco dans le monde. Qu’importe ! Se pencher sur le septième opéra de Verdi, Avant-Scène Opéra en main, offre l’occasion de s’immiscer dans le laboratoire du génie verdien quelques années avant l’éclosion des chefs-d’œuvre de la maturité.

1. Vercingétorix né sous Louis-Philippe…

« Élève Labélure ? ... Présent ! Vous êtes premier en histoir' de France ? Eh bien, parlez-moi d'Vercingétorix ». Le chansonnier Georgius aurait pu aisément puiser dans le livret de Giovanna d’Arco pour ajouter un couplet à son tube d’avant-guerre « Au Lycée Papillon ». Au mépris de la vérité historique, si difficile soit-elle à établir, Jeanne d’Arc dans l’opéra de Verdi tombe amoureuse de Charles VII avant de sauver la vie du roi et de périr non sur le bûcher mais en un ultime combat. Inspiré par la pièce de Schiller, Die Jungfrau von Orleans, le librettiste, Temistocle Solera – drôle de bonhomme, soit dit en passant – a écrémé le nombre de personnages, de 25 à 5, pour coudre à fil épais un récit gloubi-boulguesque où les thèmes chers à Verdi – patriotisme, relations père-fille… – peinent à occulter les nombreuses invraisemblances.

2. Brulée vive en France

En France, pays de Descartes placé depuis 1922 sous le saint patronage secondaire de la Pucelle d’Orléans, Giovanna d’Arco repose sur une trame trop déraisonnable pour s’être imposée à l’affiche. La première parisienne, au Théâtre Lyrique en 1868, 23 ans après la création milanaise, ne reçut pas l’accueil attendu, pour des motifs qui d’ailleurs ne tiennent pas seulement au livret. Si Paris n’a pas renouvelé l’expérience depuis 1951 (avec la mémorable Giovanna de Renata Tebaldi), Rennes en 2004 et Rouen en 2008 sont au 21e siècle en France les deux seules exceptions à une règle oscillant sur le baromètre de l’indifférence entre méfiance et mépris. Tours et Metz cette année ont vu leur tentative de réhabilitation réduite à néant par la pandémie de Covid-19. En Lorraine cependant, la production de Paul-Emile Fourny, initialement prévue du 5 au 11 juin 2020, est reportée sauf contrordre au début du mois d’octobre.

3. La voix des voix

Tout autre est la manière dont le septième opéra de Verdi est considéré hors de France. Giovanna d’Arco eut même en 2015 à Milan les honneurs de la Saint-Ambroise – la soirée d’ouverture de saison de la Scala – avec Anna Netrebko en vierge guerrière. C’est que le rôle comporte trop d’attraits pour qu’un soprano lyrique, un tant soit peu intrépide, ne résiste à la tentation de s’en emparer. Verdi, en ses années dites « de galère », paye raisonnablement son tribut belcantiste à ses illustres devanciers – Bellini, Donizetti… – mais évite les écarts de registre et les outrances suicidaires dont Abigaille dans Nabucco et Odabella dans Attila offrent le périlleux exemple. Un héroïsme mesuré donc avec quelques passages en force mais aussi des ornementations délicates, des lignes flatteuses et une riche palette émotionnelle à laquelle Traviata sera redevable. Tel est le profil de la voix qui entend des voix.

4. Hors Jeanne, peu de salut

Et les autres ? Comme souvent chez Verdi, le QI du ténor n’atteint pas des sommets himalayesques mais la partition offre à Carlo quelques cantabile du meilleur effet où timbre et legato de velours peuvent permettre au titulaire du rôle de tirer ses marrons du feu. Il faut en revanche plus d’imagination pour déceler en Giacomo les promesses des grands barytons verdiens tant le père de Giovanna semble taillé d’un bloc dans une douleur aveugle, obsessionnelle et vengeresse. Le duo du dernier acte qui voit le Pater familias revenir à la raison reste ce que la partition concède de mieux à un rôle sinon monolithique. Bien que l’ouverture, assez développée, soit parfois jouée en concert, l’orchestration de l’ouvrage ne semble pas avoir été la préoccupation première de Verdi.

5. Les voix dans le ciel mais les pieds sur terre

Et ne parlons pas des voix, angéliques ou infernales, que Giovanna entend le soir au fond des bois. Plus encore que dans Macbeth deux ans plus tard, la dimension fantastique du livret trouve Verdi à court d’idées. Si le chœur « tu sei bella » seriné par les esprits démoniaques sur un rythme de valse fit le bonheur des orgues de Barbarie dans les rues de Milan, il n’est sans doute pas la meilleure illustration du génie dramatique du compositeur. Celui qui aimait répéter « j'ai été, je suis et je serai toujours un paysan des Roncole » avait encore les pieds trop ancrés sur terre pour se laisser guider comme dans le Requiem* ou Falstaff, par les flammes de l’enfer ou les âmes célestes.

* En tendant l’oreille, on entend cependant gronder le tonnerre du Dies Irae dans les mesures introductives du premier acte de Giovanna d’Arco.

 

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