Florian Sempey : « Chez Rameau, il faut partir du texte pour poser la mélodie »

Par Roselyne Bachelot-Narquin | jeu 10 Septembre 2015 | Imprimer

Dernières répétitions avant la première de Platée à l’Opéra de Paris. C’est l’occasion d’embrasser le patron Stéphane Lissner tout heureux de me vanter un casting ramélien  jeune et francophone, de demander à Marc Minkowski si son déménagement à Bordeaux se passe bien. Quant au metteur en scène  Laurent Pelly – même s’il s’agit de la reprise de la production de 1999 – il est présent à Garnier depuis plus d’un mois, veillant avec minutie sur la direction des chanteurs. Mais assez bavardé, il est temps de rejoindre Florian Sempey dans sa loge pour une interview-découverte de notre baryton, une des étoiles montantes de la scène lyrique française…


Florian Sempey, il est temps de faire vraiment connaissance ! Comment êtes-vous venu à la musique ? Vous viviez dans une famille de musiciens ?

Effectivement, je suis né dans une famille où l’on adorait la musique. Ma grand-mère maternelle était italienne, aimant le bel canto, une vraie mamma qui régnait sur ses petits. Un buste de Rossini trônait sur le piano de son salon et même si j’ignorais à l’époque qui il était vraiment, j’ai vite compris que la musique avait une  importance primordiale. Quant à ma mère, elle a fait dix ans de piano et de danse classique. Mes oncles jouaient de plusieurs instruments et nous formions un groupe de jazz qui se produisaient dans des soirées autour de notre village. Mon enfance fut donc baignée d’harmonie.

Et tout de suite, vous avez été attiré par le chant ?

Pas du tout ! Je me destinais au piano. Pour être tout à fait franc, j’aurais préféré le violon  mais mes parents m’en ont dissuadé en m’assurant que le piano, c’était la sécurité : on pose ses doigts sur les touches et l’on est sûr que le son est juste (Rires). Par ailleurs, je rêvais de devenir égyptologue…Je voyais mon chemin sur les sables d’Egypte et absolument pas sur une scène d’opéra.

Comment se produit le déclic alors ? Un amateur vous entend fortuitement et vous incite à faire carrière ?

Très banalement, c’est Maria Callas qui est à l’origine de tout. Alors que j’étais adolescent, ma mère m’a offert un CD avec des extraits de Carmen chantés par Callas. J’ai été immédiatement subjugué et je chantais sous ma douche avec ma voix de tête. Callas a aussi suscité chez moi le goût de la scène et j’ai commencé à monter de petits spectacles pour ma famille. En entrant au Conservatoire de Libourne pour le piano, j’ai poussé la porte de la classe de chant « pour voir » et la professeure Françoise Detchénique m’a dit : « je vous prends ». Le même miracle s’est reproduit lors de mon examen final où mon professeur examinateur m’a « recruté »  pour entrer au Conservatoire de Bordeaux   alors que je voulais entrer en fac, puis à la fin de mon cursus, j’ai réussi le concours d’admission  à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, un agent m’a détecté et j’ai eu tout de suite des engagements. Je réalise que j’ai eu énormément de chance car tout s’est enchaîné avec beaucoup de facilité.

Finalement, vous n’avez rien de l’artiste maudit qui se prend la tête dans les mains en soupirant, attendant que l’on s’intéresse à lui.

Encore aujourd’hui, je n’en reviens pas et je dis merci pour tout ce qui m’est arrivé et toutes les belles choses qui continuent de se passer.

Qui ont été les personnes qui ont compté dans votre formation, qui vous ont appris votre métier de baryton ?

D’abord, ma professeure du Conservatoire de Bordeaux, Maryse Castets qui continue d’ailleurs à me suivre. Beaucoup de gens  ont compté par la suite et je ne peux les citer tous. Si je devais détacher des noms, je citerai d’abord Irène Kudela, ma professeure à l’Atelier Lyrique qui manie la rigueur heureuse et gentille, la liberté dans le carcan en quelque sorte. Il y a eu ma rencontre avec Jean-Philippe Lafont avec qui j’aime travailler et avec qui j’ai développé une vraie amitié. C’est pour moi un modèle de charisme scénique et de sens du texte dans le répertoire français. Et puis Marc Minkowski  avec qui je travaille énormément. Je n’aurai garde d’oublier les directeurs d’opéra qui m’on fait confiance et tout particulièrement Isabelle Masset à l’Opéra de Bordeaux.

Quelle fut alors votre première rencontre avec un rôle masculin et quand vous êtes vous dit : « Tiens, j’aimerais chanter ça » ?

Ce fut Figaro du Barbier de Séville.

Votre rôle fétiche…

Oui. On m’a offert un DVD du Barbier avec Gino Quilico et Cecilia Bartoli, enregistré à Salzbourg en 1989. J’ai trouvé chez Rossini la joie de vivre mais aussi la rigueur et la compréhension du chant et j’ai enfin compris qui était le monsieur qui trônait dans le salon de ma grand-mère ! En voyant ce Figaro pétillant qui « mangeait » la scène, je me suis dit : je veux donner du plaisir aux gens de cette façon.

Ce rôle de Figaro vous colle à la peau : vous l’avez chanté à l’Opera de Paris la saison dernière, au festival Rossini de Pesaro, vous le chanterez à Rome en mars prochain. Vous ne craignez pas d’être cannibalisé par le personnage ?

Le premier danger pour moi serait de m’oublier vocalement dans le jeu de scène mais aussi de m’oublier moi-même dans le personnage. Le danger serait aussi d’être plus dans l’instinct que dans le contrôle. Ludovic Tézier dit qu’il faut pour l’opéra 50% de technique et 50% d’instinct. Je ne suis peut-être pas encore à 50 % de technique ! Toutefois qu’on me mette dans la catégorie « Figaro » ne me dérange pas, car c’est un rôle qui m’apporte plus d’énergie que je n’en dépense. Ce que j’aime par dessus tout, c’est de voir dans les yeux des gens le bonheur qu’ils ont eu d’entendre cette musique et de voir ce spectacle.

J’ai cependant ressenti, en particulier au récital de musique romantique donné à la Philarmonie, que vous souhaitiez vous diversifier, ne pas rester cantonné à des rôles à la limite de la clownerie. Vous étiez remarquable dans l’air d’église du trop peu joué Pierre de Médicis de Poniatowski. Aujourd’hui vers quoi voulez-vous aller ?

J’ai fait un rêve : celui d’aborder le rôle de Nabucco. Je me donne 15 ans pour y arriver. Aujourd’hui, je n’en ai pas encore les moyens physiques et il faut que je garde ma brillance vocale qui est la santé de la voix. Il ne faut donc pas brûler les étapes et c’est ainsi que je viens de refuser un Don Carlo en français. Peut-être dans trois ans, ce sera possible.

Vous êtes déjà dans cette optique de gestion de carrière…

Je ne veux pas d’une carrière de dix ans. Je veux durer. On m’a proposé beaucoup de Germont et ce n’est pas encore pour moi. Il faut se protéger, aborder les bons rôles aux bons moments et surtout dans les bons lieux. Regardez, Ludovic Tézier a fait un très bon choix en chantant son premier Rigoletto à Besançon, petite salle où l’on peut tester sa voix. Ludovic est un modèle pour moi dans l’intelligence de la conduite de son parcours professionnel.

Un publicitaire a dit : « Si on n’a pas une Rolex à 50 ans, on a raté sa vie » ! Y a t’il un rôle pour lequel vous dites : « j’aurai raté ma carrière de chanteur d’opéra si je ne l’ai pas tenu à 50 ans » ?

Précisément, Germont et Nabucco, étant entendu que j’aborderai Germont sans doute vers 45 ans et Nabucco un peu plus tard.

Parlons maintenant de votre actualité. Vous tenez le rôle de Momus dans la reprise de Platée, mise en scène par Laurent Pelly. Il y a plusieurs facettes dans le personnage, bouffon du roi, pervers manipulateur, maitre de cérémonies. Sur quoi voulez-vous insister ?

Avant tout, il est un  dieu, dieu de la blague, de la raillerie, de la plaisanterie et il ne faut jamais oublier cette dimension au même titre que Jupiter ou Junon. C’est cet aspect que j’ai voulu développer en particulier dans cette scène de l’acte II où la Folie et Momus font une sorte de concours et où il y dirige les danseurs à distance. Momus a une stature, il est toujours dans la dignité et la gaité, il n’a rien d’un triste bouffon plébéien.

On apprécie d’avoir – enfin - un casting d’opéra français tenu intégralement par des francophones ! Halte aux Manon et autres Pelléas totalement incompréhensibles ! Quel est votre attachement à l’opéra français ?

Le bonheur de chanter le texte, de le déclamer et d’en comprendre le sens profond. Chez Rameau – et dans de nombreux autres opéras français on part vraiment du texte pour poser la mélodie. La prosodie est très importante et les témoignages de l’époque rapportent que l’œuvre était déclamée, très entonnée. Il faut travailler l’opéra français à la manière d’un comédien et l’intelligence des mots est alors primordiale. Dans cet esprit, le fait de travailler avec une équipe française est profondément réjouissant. Et puis, se retrouver sur la scène avec Julie Fuchs, Alexandre Duhamel et les autres est formidable : nous sommes une bande de copains de la même jeune génération.

Certes, vous travaillez aujourd’hui dans « une bande de copains », mais vous êtes entré aussi dans la prestigieuse phalange des barytons français. Le baryton français est un archétype de la scène lyrique. Vous évoquiez Jean-Philippe Lafont à l’instant et d’Ernest Blanc à Ludovic Tézier en passant par Gabriel Bacquier, que de personnalités diverses ! Vous vous sentez faisant partie de cette cohorte ou vous réfutez qu’il y ait une « école » des barytons français ?

Question difficile … (Soupir). Il n’y a pas d’école mais plutôt une tradition du baryton français car le répertoire est très riche pour nous.  Je ne me situe pas dans la lignée car cela serait trop prétentieux, mais je suis heureux que certains de mes ainés me considèrent comme un petit frère. Avec Jean-Philippe, par exemple,  j’ai travaillé Valentin et j’ai pu le chanter dans des conditions optimales.  Je pense à ce moment à Franck Ferrari (décédé en juin dernier) qui lors d’une production m’avait dit cela : « tu es mon petit frère ».

C’est rassurant de voir qu’il y a de la bienveillance dans ce monde de brutes… Aussi je vais me permettre une question plus personnelle. Pour avoir beaucoup d’amis dans le milieu lyrique, je sais que derrière le brillant de la scène, il y a beaucoup de solitude et de stress. Vous avez intégré cette dimension dans votre chemin de vie ?

La solitude est réelle mais je la considère comme un moteur…

Comme disait le Général de Gaulle : la solitude était ma compagne, elle est devenue mon amie…

Je ne connaissais pas cette phrase ! Mon amie, non, mais mon moteur, oui parce que c’est là que je trouve la réflexion nécessaire à la construction dramatique et vocale de mes rôles. J’ai aussi la chance d’être très soutenu par mes proches.  J’essaie de freiner ma maman qui prend de mes nouvelles tous les jours !  Mes parents viennent à chaque production. Mon compagnon, psychiatre,  prend du temps également pour passer une semaine avec moi quand je suis en déplacement et il me soutient beaucoup. Et puis, j’ai une vie en dehors de l’opéra : je pratique le reiki, technique énergétique japonaise par imposition des mains et je viens de passer maitre de reiki et j’enseigne cette matière. On donne de l’énergie à soi et aux autres et cela m’aide beaucoup dans mon métier et dans les moments difficiles qu’on y rencontre.  Je peux garder le cap dans les moments de solitude.

Nous arrivons au terme de cet entretien. Parlons de vos projets. La saison 2015-2016 sera marquée à nouveau par Le Barbier à Rome. Auparavant, La Favorite à Berlin, Le Barbier encore à Versailles et en juin, Lucia à Avignon, tout cela entrecroisé par de nombreux récitals. A plus long terme, quels sont les diamants qui scintillent à votre firmament ?

Le Barbier encore et encore : à Covent Garden, au Théâtre des Champs-Elysées, à Marseille, à Luxembourg. La Flûte à Bastille et à Covent Garden où je chanterai également Schaunard dans La Bohème. Voilà mes projets à moyen terme avec beaucoup de belles et bonnes choses.


Florian Sempey ne m’a pas dit « je suis heureux » car il est trop pudique  mais cela se sentait. Notre jeune baryton est un chic garçon, intelligent et extrêmement maitre de lui. Il devrait aller loin, car au delà de ses qualités vocales, il a beaucoup de lucidité et de dignité. Je ne sais pas si c’est grâce au reiki mais Florian semble singulièrement serein et apaisé. Tiens, au fait, si je conseillais cette méthode à certains des candidats à la future élection présidentielle ?  Cela ne coûte rien d’essayer…

 

 

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