Offenbach et la mélancolie ou la joie d’être triste

Par Christophe Rizoud | lun 15 Juillet 2019 | Imprimer
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Gérard de Nerval, El Desdichado
 

Mélancolie : le mot semble malvenu lorsqu’on évoque Offenbach, comme s’il était concevable que le compositeur de La Belle Hélène et de La Vie parisienne puisse broyer du noir ou, conformément au Petit Robert, comme s’il lui était permis de basculer dans « un état pathologique caractérisé par une profonde tristesse, un pessimisme généralisé ». A cette définition, préférons celle de Gérard de Nerval, mort en 1855, trois avant la création d’Orphée aux Enfers, dont l’approche désillusionnée nous semble mieux s’appliquer au plus gai des musiciens : « La mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont ».

Du côté de chez Nerval

Voir les choses et les gens comme ils sont apparaît en effet consubstantiel à l’art de Jacques Offenbach dont le rire use de sa clairvoyance pour aiguiser le trait caricatural (lire dans le même dossier à ce sujet l’article de Jean-Marcel Humbert). Outrer une particularité physique ou comportementale, au moyen de procédés musicaux – on songe à l’utilisation de la grosse caisse par exemple dans l’air du Général Boum (La Grande Duchesse de Gerolstein) – exige une sagacité dont la musique d’Offenbach est coutumière. La mélancolie nervalienne, le compositeur de La Vie parisienne se l’applique également à lui-même. Ainsi note David Rissin*, « cette disposition à l’auto-ironie explique, mieux que tout, la nature de l’humour spécifiquement offenbachien : il se moque de la musique parce qu’il est profondément musicien… de la bourgeoisie parce qu’il est profondément bourgeois… de la sensualité, de la tendresse de ses personnages, parce qu’il est profondément sensuel et tendre ». Et s’il se moquait du romantisme parce qu’il est profondément romantique ? Le mal-être des Contes d’Hoffmann en apporte la preuve. Offenbach, enfant de son siècle, ne pouvait pas ne pas être contaminé par un courant de pensée propre aux artistes de sa génération, jusqu’à le parodier en un réflexe caractéristique de sa personnalité. Comment sinon interpréter les « Il nous faut de l’amour » de La Belle Hélène ou « la jalousie et la souffrance » du Vice-Roi dans La Périchole (on appréciera les deux lectures possibles du titre de celui qui s’appelle en fait Don Andrès de Ribeira) ? 

Joueur de blues

Il y a aussi dans une compréhension plus communément admise de la mélancolie, une humeur gentiment triste, une sorte de langueur complaisante. Cet état nostalgique irrigue l’œuvre entière d’Offenbach. Des pages comme les lettres de Métella (La Vie Parisienne) et de la Périchole aménagent une respiration nécessaire au sein d’ouvrages sinon enjoués. Par un effet connu de contraste, le rire paraît plus joyeux s’il est entrecoupé de soupirs, voire de larmes. Même un opéra-bouffe aussi déjanté qu’Orphée aux Enfers comporte sa part de vague à l’âme en la personne de John Styx , le « domestyx »de Pluton, ainsi prénommé pour railler un snobisme qui, à l’époque, consistait à employer du personnel britannique. Les couplets cafardeux du « Roi de Béotie » contrebalancent à point nommé la fantaisie débridée de la partition, juste avant le Duo de la mouche et le fameux Galop infernal. Si Offenbach prend souvent le pas sur ses rivaux directs – on pense à Hervé évidemment – c’est qu’il sait tempérer sa loufoquerie par quelques pages plus tendres. Le procédé s'avère payant. Lors de la reprise de Madame Favart à l'Opéra Comique cette saison, l'air le plus applaudi le soir de la première fut la romance « Quand je cherche dans ma cervelle », d'une tournure simple mais mélancolique, judicieusement insérée au 3e acte entre un chœur de soldats et une tyrolienne délirante. Cette sentimentalité plait au public qui, au lendemain de la défaite de 1870, accentuera sa préférence pour de gracieuses bluettes au détriment de la satire. Lecocq et Planquette en feront leur fonds de commerce.

Jacques qui rit, Jacques qui pleure

Exhumé récemment à Metz en 2000 puis au Théâtre du Châtelet en 2017, Fantasio, opéra-comique daté de 1872, a la mélancolie pour ressort dramatique. La Princesse Elsbeth affligée par la mort de son bouffon est tirée de sa torpeur neurasthénique par une romance que chante l’étudiant Fantasio, lui-même rongé par le spleen. Avec cet ouvrage, Jean-Offenbach cherche une fois encore sans succès à convaincre ses contemporains qu’il n’est pas uniquement le bouffon de service. Le sujet de l’œuvre lui offre l'occasion de tremper sa plume dans une encre familière, celle dont Cicéron disait qu'elle est le partage de tous les hommes de génie : la mélancolie. De l’avis de Jean-Claude Yon**, « la partition, écrite avec un soin particulier, est d’une exceptionnelle qualité et mêle avec bonheur le grotesque à la poésie ». S’il apparaît comme une préfiguration des Contes d’Hoffmann, ce sourire attristé n’est pas encore ricanement. Jacques Offenbach aurait mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Fantasio. Voilà qui va à rebours de l'image d'Epinal d'un musicien à la fantaisie débridée. Son physique, qualifié par ses contemporains d’inquiétant, semble d’ailleurs affirmer le contraire. On se souvient de la phrase de Flaubert à son sujet dans le Dictionnaire des idées reçues : « Dès que l’on entend son nom, il faut fermer deux doigts de la main droite pour se préserver du mauvais œil. » Non, Offenbach n’est pas seulement le joyeux drille que l’on se plait à dépeindre. Né sous le signe des gémeaux, il est double. Jacques qui rit, Jacques qui pleure ? En quelque sorte. Triste parce que joyeux et inversement, joyeux parce que triste. « Je suis gai, soyons gai, il le faut, je le veux ». L’injonction de Pâris au peuple grec dans La belle Hélène tient de la méthode Coué. « Partout chez lui, se trouve la dualité du simple et du subtil, du populaire et de l’aristocratique » explique David Rissin*. Tel est le propre d'une musique hâtivement réputée pour ne pas engendrer la mélancolie.

* David Rissin, Offenbach ou le rire en musique (Fayard, 1980)
** Jean-Claude Yon, Jacques Offenbach (Gallimard, 2000)

 

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