La Petite Sirène, c'est lui !

Andersens Erzählungen - Bâle

Par Bernard Schreuders | dim 08 Décembre 2019 | Imprimer

ll s’agit d’un secret de Polichinelle, qui motive les déplacements de bien des lyricophiles/manes, alors point de fausse pudeur, avouons-le sans détour :  nous avions fait le voyage pour réentendre une voix qui nous a véritablement subjugué mais aussi touché jusques au fond cœur, celle de Bruno de Sà. Non sans avoir visionné la vidéo promotionnelle du Theater Basel et pris connaissance de l’argument de cette œuvre nouvelle commandée à l’auteur Jan Dvorak, au compositeur Jherek Bischoff et au metteur en scène Philippe StölzlAndersens Erzählungen entrelace fort habilement le récit du plus célèbre conte de Hans Christian Andersen et celui d’un épisode de sa vie personnelle réinterprété notamment à la lumière de sa correspondance. Le poète vient de commencer la rédaction de La Petite Sirène quand il fait irruption chez son ami Edvard Collin, la veille de ses noces, pour lui confesser son amour, mais il tombe sur sa promise, Henriette Thyberg. Et de lui raconter le début des mésaventures de la princesse du royaume des profondeurs qui s’inventeront sous nos yeux, les protagonistes de l'histoire jaillissant sur le plateau. La sexualité d’Andersen suscite depuis quelques années de vives controverses au Danemark. Entre homosexualité refoulée et identité transgenre, les conjectures vont bon train et les exégèses d’assimiler certains personnages à des doubles métaphoriques de l’écrivain, singulièrement la Petite Sirène. 

Il est des spectacles enchanteurs dont nous avons scrupule à parler. Peur d’en briser la magie, de la trahir, peut-être aussi de la banaliser en tentant de l’expliquer ou même simplement de le décrire. Andersens Erzählungen appartient à cette catégorie et si nous n’avons jamais croisé autant d’adolescents à l’opéra, c’est peut-être parce que cet ouvrage, conseillé  aux enfants à partir de douze ans mais qui n’élude pas la cruauté du conte, n’est précisément pas un opéra. Intitulée « Schauspieloper », littéralement « théâtre-opéra », mot-valise en allemand comme en français, cette création réunit, certes, le chant lyrique, la danse et le pur théâtre, joué avec un naturel remarquable, mais le langage à la fois pittoresque et très séducteur de Jherek Bischoff – compositeur/musicien/arrangeur américain, qui a collaboré avec le Kronos Quartet, David Byrne ou Robert Wilson –  évoque davantage le musical, la pop ou même le cinéma dans sa manière de traiter les atmosphères, à grand renfort d’orgue, de harpe et de célesta, mais aussi dans des effusions orchestrales dont le grandiose frise parfois la démesure – affaire de goût … Emmené par  Stephen Delaney, le Sinfonietta nous en met plein les tympans mais il peut également envelopper délicatement les artistes et pratiquer un art de l’estompe, autrement suggestif.


Bruno de Sá, Hyunjai Marco Lee, Moritz von Treuenfels, Linda Blümchen ©Sandra Then

L’émerveillement est ici d’abord visuel car l’enchâssement des récits procède en premier lieu d’une mise en scène virtuose (scénographie de Philippe Stölzl et Heike Volmer, fabuleux éclairages de Thomas Kleinstück), avec changements de décor à vue absolument époustouflants grâce auxquels, en quelques secondes, l’univers du conte se substitue ou même se superpose au monde d’Andersen, la demeure bourgeoise des Collin où se joue la pièce. Ce vaste intérieur immaculé et dépouillé semble surgir d’un tableau de Hammerschoï, singulièrement quand Henriette s’y retrouve seule, éperdue, comme les héroïnes mystérieuses du peintre danois de l’intime. Si la Petite Sirène rêve de posséder une âme, le public retrouve celle de son enfance en découvrant les fonds marins où les sirènes descendent des cintres la tête la première avant d’évoluer au milieu des poissons et de fascinantes méduses, puis les abysses, peuplés de pieuvres géantes et où règne l’inquiétante Sorcière des Mers. 

A la fois narrateur, dès le prologue, et sujet principal du spectacle qui porte son nom, Andersen ne quitte pratiquement jamais le plateau durant toute la représentation (deux heures vingt sans entracte) et convoque les ressources, heureusement profuses, de Moritz von Treuenfels. Il faut dire que le librettiste, Jan Dvorak, a façonné une figure complexe : excentrique et drôle, mais une drôlerie où affleure la tristesse et qui le porte à l’autodérision, peureux et néanmoins entreprenant, attachant bien que parfois agaçant, ce poète foncièrement torturé s’adresse aux créatures nées de sa plume qui ne se matérialisent que pour lui (La Petite Fille aux Allumettes, le Stoïque Soldat de plomb ou le roi nu des Habits neufs) comme un petit garçon parle à ses amis imaginaires. Moritz von Treuenfels traduit ses névroses au gré d’une composition très physique et ne craint pas de mouiller sa chemise, mais les convulsions n’excluent pas la nuance. Chapeau bas ! Nettement moins développés, Edvard Collin et Henriette Thyberg incarnent davantage des types, voire des stéréotypes de genre dans un portrait de famille où se dessine une critique de la bourgeoisie engoncée du XIXe siècle, obsédée par le qu’en dira-t-on (excellent paternel, gardien des bienséances, de Klaus Brömmelmeier), arrangeant les mariages au mépris du bonheur des jeunes gens. Mario Fuchs, fier comme un paon mais rigide comme un i, et Linda Blümchen, fraîche comme la rosée et délicieusement candide, remplissent leur office et complètent une distribution sans faille.

Queue de poisson, forcément, mais aussi frac et haut-de-forme à l’image d’Andersen, un même appendice nasal, proéminent, parachevant l’identification, la Petite Sirène sera d’abord campée par Bruno de Sà puis, quand la Sorcière des Mers lui aura tranché la langue, par la danseuse  Pauline Briguet, privée de parole mais très expressive et mobile sur scène. La cadette des sirènes possède, nous dit Andersen, la plus belle des voix ; en l’occurrence, nous n’allons évidemment pas le contredire, puisque nous assumons notre subjectivité. Philippe Jaroussky, du reste, ne cache pas davantage son admiration pour le jeune contre-ténor qu’il dirigera bientôt. Soulignons plutôt la pertinence du choix d’un interprète masculin, qui consacre l’équation entre le poète et sa création. Par ailleurs, s’il n’a jamais écrit d’opéra, Jherek Bischoff sait écouter une voix et lui écrire sur mesure, flattant le soprano si personnel et pur de Bruno de Sà et le moelleux  de ses aigus tout en l’incitant à explorer sa dynamique. La Sorcière des mers ne constituera probablement pas un trophée mémorable sur le tableau de chasse contemporain de Rolf Romei, mais son ténor incisif et puissant lui confère toute la stature voulue et ses ricanements nous donnent la chair de poule. La plupart des autres solistes proviennent du Studio de l’Opéra de Bâle OperAvenir et tirent leur épingle du jeu principalement dans les ensembles dont un chœur final extrêmement poignant. Seul Hyunjai Marco Lee bénéficie, avec le rôle du Prince dont la Sirène s’éprend, d’une partie plus gratifiante, qui met en valeur la beauté de son jeune ténor et une sensibilité riche de promesses – encore un nom à suivre! Les organes, plus centraux et charnels, d’Ena Pongrac et Stefanie Korr (les Sirènes) se distinguent parfaitement de celui de leur petite sœur alors que leur Grand-Mère hérite de l’ample et imposant mezzo de Jasmin Etezadzadeh.  

 

 

 

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