Décès de Rosalind Elias

Par Jean Michel Pennetier | mer 06 Mai 2020 | Imprimer

Née le 13 mars 1930 à Lowell, dans le Massachusetts, et petite dernière d'une famille américano-libanaise de 13 enfants, Rosalind Elias a grandi en écoutant les retransmissions hebdomadaires radiodiffusées du Metropolitan Opera. Au début opposé à ce que sa fille fasse carrière dans le spectacle, son père finit par accepter de lui payer des leçons de chant. Elle débute au New England Opera en 1948 puis va se perfectionner à Rome à l'Académie Nationale Sainte-Cécile, auprès de Luigi Ricci (éternel assistant de chefs d'orchestre comme Tullio Serafin, Victor de Sabata, de compositeurs comme Puccini et Mascagni (avec lequel il travailla 34 ans) et de chanteurs tels que Pinza, Gigli, dal Monte, Lauri-Volpi, Caniglia, Gobbi…) et Nazzareno De Angelis, immense basse spécialiste du rôle de Mefistofele qu'il chanta près de 1.000 fois. De retour aux Etats-unis, elle fait ses débuts au Metropolitan Opera en 1954 dans le rôle de Grimgerde, l'une des Walkyries, et se produira 688 fois sur la scène du Met, dans 54 rôles, et jusqu'en 2003. En 1958, elle participe à la création de la Vanessa de Samuel Barber, version inversée du Rosenkavalier (imaginez la Maréchale (Vanessa) arrachant Octavian (Anatol) à Sophie (Erika)). Elias, qui doit interpréter le rôle d'Erika n'a pas d'air dédié. Avec l'appui complice du directeur du Met, Rudolph Bing (il tient le téléphone), elle obtint de Barber qu'elle lui écrive une page additionnelle. Ce sera le magnifique "Must the Winter Come So Soon". Comme quoi ça ne coûte rien de demander. Malgré un triomphe critique et public à sa première, l'ouvrage ne s'imposera pas au répertoire, jugé comme insuffisamment « américain », et son post-romantisme sera critiqué lors de sa création européenne à Salzbourg la même année. Le 16 septembre 1966, Elias incarne Charmian dans Antony and Cleopatra, nouvelle création de Samuel Barber pour l'inauguration du nouveau Metropolitan Opera. En Europe, Elias se produit plus rarement : Cenerentola avec le Scottish Opera en 1970, Carmen à Vienne en 1972 et à Barcelone en 1974 (dernière apparition de Richard Tucker qui décèdera des suites d'une crise cardiaque), Adriana Lecouvreur avec Montserrat Caballé (Las Palmas 1979), Baba la Turque à Glyndbourne en 1975 (repris au Théâtre des Champs-Elysées en 1980), Lisbonne, Aix-en-Provence (Dorabella), Salzbourg (Dorabella et la IXe symphonie de Beethoven en 1969 et 1970)… Elle chante également à Buenos Aires (Gioconda). Entre la fin des années 50 et le milieu des années 60, elle participe à de nombreuses intégrales d'opéra : Cherubino sous la baguette d'Erich Leinsdorf, Preziosilla aux côtés de Zinka Milanov, Giuseppe Di Stefano et Leonard Warren, Suzuki face aux Butterfly d'Anna Moffo puis Leontyne Price, Azucena face à cette dernière, accompagnée de Richard Tucker, etc.

En 2001, on avait pu l'entendre à l'Opéra de Monte-Carlo, toujours dans Vanessa, mais dans le personnage de la vieille baronne, cette fois, le rôle-titre étant défendu par Kiri Te Kanawa. Le rôle est court vocalement mais la voix était encore remarquable de fraîcheur et sa présence scénique impressionnante. Elle reprend le rôle au Los Angeles Opera en 2004 et au New York City Opera en 2007. En 2003, elle est l'Old Lady dans Candide à Rome au Festival Euro Mediterraneo. En 2011, elle incarne la Heidi Schiller âgée dans une nouvelle production de Follies de Stephen Sondheim au John F. Kennedy Center for the Performing Arts. Le rôle est bref, payant lorsqu'il est bien interprété, et a régulièrement séduit des chanteuses lyriques telles que Licia Albanese (la Traviata de Toscanini), Josephine Barstow ou Felicity Lott. En raison de son succès, le spectacle est repris sur Broadway jusqu'en 2012. On pouvait encore entendre Rosalind Elias en 2013 dans une version de concert d'Andrea Chénier où elle interprétait la Madelon.

La voix de Rosalind Elias offre un timbre capiteux, avec un medium riche en couleurs et de beaux graves. Le chant est expressif. Ses extraits studio de Werther, avec un Cesare Valletti de grande classe, nous montrent une belle maîtrise de la prosodie française. Ses qualités d’actrice étaient reconnues. Le mezzo américain ferait sans doute aujourd’hui une carrière internationale de premier plan, mais elle était à l’époque en concurrence avec des monstres sacrés exceptionnels, des voix colossales aux aigus spectaculaires : Rise Stevens, Grace Bumbry, Shirley Verrett ou encore Viorica Cortez. Elle était ainsi plus à l'aise dans des tessitures un peu centrales (Charlotte, Carmen, Siebel, ses Mozart) ou graves (une impressionnante Laura de La Gioconda) que dans celles sollicitant trop l'aigu (Azucena, Preziosilla).

Elle décède le 3 mai 2020. Pour la petite histoire, il se disait qu'elle avait son numéro de sécurité sociale tatoué sur l'abdomen en cas d'accident !

 

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