Corelli, infant au milieu du désert

Don Carlo

Par Julien Marion | mer 14 Septembre 2011 | Imprimer
 
Cela commence pourtant bien : la scène du cloître, qui ouvre l’acte I, est plutôt réussie, avec un orchestre et des chœurs tenus, mystérieux et inquiétants, et un Moine (Justino Diaz) très convaincant. L’entrée de Carlo (« Io l’ho perduta »), tel un boxeur que l’on propulse sur le ring pour le combat de sa vie, est électrisante.
 
Très vite, hélas, il faut déchanter, et se rendre à l’évidence : hormis la prestation solaire de Corelli en Infant (on y reviendra), ce soir là, au MET, c’est un jour sans.
 
La faute en incombe à une distribution inadéquate et à une direction brouillonne.
 
De ce ratage général, sauvons donc ce qui doit l’être et saluons comme elle le mérite la prestation de Franco Corelli. Cette représentation du 7 mars 1964 le trouve dans une forme éblouissante (le contre-ut rajouté à la fin du duo avec Posa, au I !). Son Carlo vibrant, rayonnant, conquérant, est irrésistible. On est bien loin de l’archétype du personnage souffreteux et valétudinaire. On lui pardonne bien volontiers d’arriver en retard sur scène à l’autodafé même si on le trouve plus discipliné et mieux dirigé ailleurs (notamment à Vienne en 1970).
 
Autour de lui, ce soir-là, c’est hélas le désert.
 
L’Elisabeth de Leonie Rysanek est définitivement plus Habsbourg que Valois. On admire profondément cette immense artiste, une des plus attachantes de sa génération, dont les prestations en Wagner ou Strauss méritent de figurer au Panthéon de l’histoire du chant. Pour autant, sa voix –tout du moins en 1964- n’est pas celle du rôle : trop lourde, pas assez flexible, trop inégalement répartie sur la tessiture. Le rôle d’Elisabeth se transforme en une suite de tunnels séparant les (rares) moments où elle pourra, complaisamment, déployer dans toute sa somptuosité son aigu de rêve (le « O ciel ! » final en est un exemple). Les problèmes de justesse sont fréquents, au point que « Tu che le vanita » finit par donner le mal de mer. Qui veut absolument écouter Rysanek dans Verdi –où, malgré tout, elle sera toujours un brin exotique- retournera à sa Lady Macbeth de 1959 (en scène ou au studio), à sa Desdemone de 1960 ou (plus rare, mais intéressant) à son Aïda de 1960 à San Francisco.
 
Le Philippe II de Giorgio Tozzi n’est que solide, et ennuie. L’intériorité du rôle lui échappe totalement, et on cherchera en vain des failles chez ce souverain bien bougon, dont les dérapages expressionnistes gâchent « Ella giammai m’amo ».
 
On n’ira pas chercher son salut chez le Posa de Nicolae Herlea, à la voix rêche, dont le vibrato rapide finit par devenir gênant, et au chant fruste. Ce Rodrigue ne se donne même pas la peine d’expirer en mesure.
 
En princesse Eboli, Irène Dalis fait preuve d’une fougue qui mérite d’être saluée, mais à se jeter trop éperdument dans son rôle sans en avoir réellement les moyens vocaux, elle transforme son personnage en virago et finit par l’entraîner vers… Clytemnestre !
 
Le maestro Kurt Adler fait ce qu’il peut, mais peut peu. Sa direction brouillonne n’est pas digne d’une maison comme le MET. On ne compte plus les décalages entre la scène et la fosse. L’autodafé finit en débandade générale.
 
Don Carlo, donné ici dans sa version en 4 actes, avec les traditionnelles et énervantes coupures d’usage, a mis son temps à trouver sa place dans le répertoire du MET. On rappellera que la première production, pendant les saisons 1920 à 1922, alignait Martinelli, Ponselle, de Luca, Chaliapine… Cette soirée du 7 mars 1964 incite –a contrario- à la nostalgie.
 
 

 

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