Un théâtre amoureux

Dichterliebe

Par Charles Sigel | jeu 09 Juillet 2020 | Imprimer

Il faut toujours lire ses confrères, surtout les bons. C’est à une petite note de Jean-Charles Hoffelé que je dois d’avoir découvert une merveille qui m’avait échappé. Certes, ce n’est pas une nouveauté (avril 2019), mais qu’importe, n’est-ce pas ? Il y a des interprétations, dont on sait qu’on les aimera longtemps.

C’est en somme un paysage sentimental, fervent et désespéré, que propose ici Julian Prégardien.
Au centre, l’archétype du cycle de lieder romantique, Dichterliebe, seize miniatures, seize poèmes du Buch der Lieder de Heinrich Heine. Autour d’elles, quelques lieder et des pièces pour piano seul.

La première pièce de l’album est un superbe lied à deux voix, In der Nacht, extrait du Spanisches Liederspiel : d’abord s’élève une voix féminine, ici Sandrine Piau, et c’est sur le mot « Liebe », qu’elle sera rejointe par la voix masculine, celle si ronde, si chaude, si effusive de Julian Prégardien, toutes deux s’entremêlant en deux lignes amoureuses.

Tel sera le paysage de ce programme, conjugal en somme, à l’image de ce couple qui dut conquérir devant un tribunal le droit de s’unir, face à l’interdit du père Wieck (personnage plus complexe que sa légende).
Et Clara sera donc sans cesse en arrière-plan d’un album, qui est avant tout un portrait musical du Dichter.

Un couple uni par la musique

Quand il découvrit la Romance op. 11 n° 2 de Clara, la dernière pièce qu’elle signa du nom de Clara Wieck, Robert lui écrivit : « À l’écoute de ta Romance, j’ai entendu une nouvelle fois que nous devions devenir mari et femme ». C’est lui qui souligne entendu. Et cette Romance datée de novembre 1839 fait écho aux Romances de Robert, op. 28 n° 1 et 2, achevées quelques semaines auparavant. La deuxième, en fa dièse majeur, est d’une délicieuse simplicité sur le cristallin Blüthner que joue (merveilleusement) Eric Le Sage.

Il est typique de l’esprit Biedermeier, ce mot Romanze, non moins que le mot Ballade. Et c’est une Ballade que Die Löwenbraut (La fiancée du lion), sur un texte de Chamisso, long récit, un peu chanson de geste, où l’on voit un lion, qui pourrait être Robert, ne pas vouloir que lui soit arrachée sa fiancée. Les mots du poète avaient de quoi les troubler tous deux :
« Nous étions, aux jours qui ne sont plus, / De fidèles compagnons de jeu, / Nous nous chérissions et nous aimions. / J’ai grandi, tu le vois : je ne suis plus / La petite fille aux sentiments enfantins. »
Plus tard, de Chamisso aussi, Robert mettra en musique L’Amour et la Vie d’une Femme. Mais comment ne pas retrouver déjà dans ces vers le souvenir de la maison Wieck, quand la petite fille était troublée par la présence du nouvel élève de son père, ce jeune homme silencieux qui hésitait encore entre littérature et musique, autant qu’il hésitait entre d’ardentes affections masculines et d’éphémères amourettes désincarnées.

Autre perle et confidence à deux, la chanson populaire « Wenn ici ein Vöglein wär», dont Clara fit un canon à deux voix, enrichi ensuite par Robert, écriture à deux mains, datée de novembre 1840, premier retour au lied après l’angoisse du mariage.

Ces petites pièces, et aussi le très tourmenté Mein Herz ist schwer extrait de Myrthen, op. 25 (« Je dois pleurer, / Sinon mon coeur sombre va se consumer »), entourent, sertissent Les Amours du Poète, dont Julian Prégardien offre, après tant d’autres qu’on n’oublie certes pas *, une lecture palpitante d’urgence et d’intimité.

L’expressivité d’abord

L’oreille sera parfois surprise par de minuscules détails inhabituels, inflexions, ornements, accents, que Julian Prégardien se donne le droit d’apporter à l’illustre cycle (et Sandrine Piau vient susurrer un confidentiel « Ich liebe dich », dans Wenn ich in deine Augen seh’).
« Robert Schumann aurait sans doute rejeté certaines de mes modifications. D’autres, je l’espère l’auraient fait réfléchir », écrit le ténor. Et parfois c’est aux esquisses de certains lieder qu’il revient, les estimant « bien plus convaincantes d’un point de vue rythmique ou déclamatoire ». Par exemple, l’auditeur sera pour le moins secoué ou désarçonné par la fureur, l’âpreté avec lesquelles sont chantés les vers « Sie hat ja selbst zerrissen, / Zerrissen mir das Herz », (Car c’est elle-même qui a déchiré, / déchiré mon coeur), à la fin du lied Und wüssten’s die Blumen, die kleinen.

C’est donc une interprétation très engagée, pressante, nerveuse, dramatique, juvénile, et Eric Le Sage, tout en vivacité, est à l’unisson du climat passionnel, furieusement romantique, ou romanesque, insufflé par Julian Prégardien. La voix est belle, charmeuse parfois, même si elle ne se préoccupe pas de faire du beau son. C’est d’un théâtre amoureux qu’il s’agit, et le naturel, la sincérité, l’impudeur même, l’urgence embrasent les vers de Heine, qui sont dits autant que chantés.

Violence et passion

Le cycle évoque l’histoire d’un amour, sa naissance, l’éloignement de l’aimée, la trahison, le désespoir du Poète, auquel Julian Prégardien prête sa voix. Et on admire tour à tour la virulence (Das ist ein Flöten und Geigen, le n° 9, qui marque la trahison de la bien-aimée, qui en épouse un autre), l’épuisement et le désespoir (Hör’ ich das Liedchen klingen), l’amertume sardonique typiquement Heine (Ein Jüngling liebt ein Mädchen), la douceur élégiaque (Am leuchtenden Sommermorgen), bref toute une palette de couleurs de sentiments, portée par la souplesse des phrasés, la versatilité des climats et une manière de lumière intérieure.

Redisons à quel point Eric Le Sage se place sur le même plan avec son merveilleux Blüthner de 1856. On sait que chacun des lieder se termine par un postlude impertinent ou sentimental, qui conduit au lied suivant, par un chemin harmonique et rythmique impalpable. Le parfait schumannien qu’est Eric Le Sage fait de chacun un petit bijou d’invention.

L’album se conclue avec Mein Wagen rollet langsam, lied publié tardivement, mais qui fut conçu pour faire partie de Dichterliebe (c’est l’un des quatre lieder retirés au moment de la publication par Peters en 1844, après que trois autres éditeurs s’étaient récusés…) La partie pianistique, toute en caprices, méandres, improvisations, est ici primordiale (d’ailleurs écrite en premier) et le texte, qui semble côtoyer les territoires de la folie, se pose sur elle, à la manière d’un sprechgesang avant l’heure. Dommage que Julian Prégardien pour cette dernière plage, étonnamment, pêche par trop de retenue. En profiter pour réécouter de ce lied une interprétation hallucinée/hallucinante (voir note ci-dessous…)

*…et d’abord Fischer-Dieskau, bien sûr. Soit dit en passant, le In der Nacht par Julia Varady et lui (et Christoph Eschenbach) nous semble insurpassé..

 

 

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