De tendres larmes

L'opéra du Roi Soleil

Par Tancrède Lahary | lun 13 Avril 2020 | Imprimer

La parution d’un disque d’airs et de musique baroques en compagnie des Ambassadeurs d’Alexis Kossenko est chose risquée depuis la sortie, en 2013, du joyau qu'a été le « Grand Théâtre de l’Amour » de Sabine Devieilhe sur un ensemble d’airs de Rameau. Dépourvu de tout air de Rameau néanmoins, « L’opéra du Roi Soleil », récital d’airs et de morceaux baroques de Lully à Jean-Baptiste Stuck, relève toutefois ce beau défi avec succès.

Rendons d'abord hommage à la programmation très séduisante qui nous est proposée. Le tout s’axe autour de la tragédie amoureuse - et non des airs les plus en vue à la cour de Versailles, comme l'intitulé du disque pourrait le laisser deviner, auquel cas nous aurions d’ailleurs été en droit d’espérer un ou deux airs d’Atys, opéra préféré du roi ! Non, il s'agit bien plutôt d’un passage en revue, sur plusieurs décennies de musique baroque, du « rôle tendre » et de ses avatars, c’est-à-dire, du personnage tragique destiné à faire pleurer le spectateur. Encore plus intéressant, la grande majorité des airs est issue d’un répertoire plutôt rare, voire inédit dans certains cas : aux côtés de Lully et de Marin Marais, on peut découvrir ou redécouvrir Campra, Louis de Lully, Jean-Baptiste Stuck ou même le rarissime Michel Pignolet de Montéclair.

Sans surprise, Katherine Watson, dont il s’agit là du premier récital sur disque, excelle dans ce répertoire qu’elle connaît et affectionne tant. Entamer la programmation par « Ah ! que j’éprouve bien que l’amoureuse flamme… » de Louis de Lully est une riche idée : d’emblée, l’excellence de la soprano, de même que son désir de nous faire découvrir un répertoire moins célèbre, s’impose avec évidence et bonheur. En raison du thème tragique retenu, de nombreux airs permettent à Watson de creuser le registre pathétique propre à la lamentation et à la plainte. Qu’il s’agisse de « Croirai-je, juste ciel ! ce que je viens d’entendre ? » ou de « Enfin j’ai dissipé la crainte... », la soprano émeut par sa sensibilité, sa finesse et son soin du détail allant jusqu’à caler ses reprises de souffle aux moments les plus à même de susciter l’émotion déchirante. Dans « Calmez votre violence… » encore, Watson sait allier la sobriété du chant baroque à la gravité de l’interprétation, le tout sublimé par une diction de très bonne facture. La douceur des aigus dans « Mes yeux, ne pourrez-vous jamais... » ou dans « Espoir des malheureux, plaisir de la vengeance… » ravit enfin l’auditeur par sa subtilité.

On aurait pu craindre une certaine forme d’homogénéité quelque peu lassante à l’idée d’organiser ce récital autour de la plainte tragique, mais il n’en est rien. D’autres airs permettent à la soprano de faire montre d’interprétations variées, comme les imprécations colériques de « Sombres marais du Styx… » ou encore les vocalises enlevées de « Non siempre guerriero... » dont le dynamisme est mis en relief par la trompette de Jean-François Madeuf. Certains airs versent même dans le registre bucolique, comme « Charmant Père de l’harmonie ... » dont le ton léger et sautillant procure une pause dans le pathétique lacrymal – qui n’est jamais que le calme innocent avant la tempête tragique, bien sûr, et n’entache donc pas la cohérence globale du récital.

L'air le plus marquant est sans conteste le sublime « Deh, piangete al pianto mio... » qui permet à la soprano de déployer des ornementations proprement poignantes, mises en valeur à la perfection par la sobriété du théorbe de Bruno Helstroffer. Ici, la voix se fait ronde et onctueuse et parfaitement conforme aux exigences du genre du « rôle tendre ».

De leur côté, l’orchestre Les Ambassadeurs et Alexis Kossenko sont fidèles à leur réputation, c’est-à-dire aussi sensibles que rigoureux. Les passages pour orchestre seuls sont nombreux et cela procure de belles respirations musicales qui achèvent de donner à la programmation toute sa singularité. On retiendra en particulier la Marche pour la cérémonie des Turcs, particulièrement réussie, qui propose un crescendo dans l’intensité très exaltant. Enfin, c’est certainement « Mais, tout parle d’amour dans ce riant bocage ! » qui offre le dialogue entre le chant et l’orchestre le plus abouti, par le truchement d’un envoûtant trio de flûte avec Alexis Kossenko au petit dessus de flûte, François Nicolet au haute-contre de flûte et Lorenzo Brondetta à la flûte allemande.

Après une telle réussite, il ne nous reste qu’à attendre le prochain disque de chant et musique baroques avec Les Ambassadeurs de Kossenko – pourquoi pas cette fois-ci entièrement consacré à Lully ?

 

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