Hampson, ou la fraternité faite chant

Thomas Hampson, Autograph

Par Sylvain Fort | lun 23 Mars 2015 | Imprimer

Frappe dans ce coffret la constance de la qualité : aucun des répertoires abordés  sur ces vingt-cinq années de carrière ne l’est simplement en passant. Chaque pan de musique a été traité par Hampson de façon approfondie, systématique, a été porté sur toutes les scènes, a fait l’objet de textes, de réflexions, d’enseignement. Aussi la variété de ce répertoire, l’ampleur de la curiosité et la finesse de l’interprétation, forcent-ils l’admiration.

Le génie propre de Thomas Hampson ne se résume pas à la vastitude du répertoire ni à la maîtrise absolue de l’instrument vocal. Il tient à un émerveillement palpable devant les richesses que la musique manifeste et les profondeurs qu’elle dévoile ; ces découvertes portent souvent à la mélancolie ou à la nostalgie, elles peuvent être douloureuses : d’autres artistes nous laisseraient nous y perdre, mais Hampson esquisse un sourire à travers les larmes et nous emmène plus loin. Il n’est pas froid psychopompe : il est notre semblable. Son chant est fraternité.

Si José van Dam accorda à Decca et Deutsche Grammophon quelques témoignages essentiels de son art que le récent coffret Warner ne put, dès lors, reprendre (mais d’autres pépites s’y trouvent), il n’en va pas de même de Thomas Hampson, qui a enregistré pour EMI et Teldec à peu près la totalité de sa discographie. On n’oublie bien sûr pas  les mémorables Mahler viennois avec Bernstein enregistrés pour Deutsche Grammophon, mais on a le droit de tenir pour moins indispensables les Mozart avec Levine (question d’entourage plus que de performance personnelle, du reste).

Le présent coffret reprend des extraits des Mozart avec Harnoncourt, des Bach épars dans la somme des Cantates avec le même Harnoncourt, du Billy Budd avec Nagano, du Faust avec Plasson, du Ring avec Haitink, du Don Carlos du Châtelet avec Pappano : tout y est marqué par une probité, un sérieux, une classe vocale, une délicatesse de timbre et de ton qui sont la marque de cet immense artiste.

Les mélodies ne sont pas oubliées. Avouons que nous eûmes toujours un faible pour les Schumann avec Parsons chez Teldec, d’une fraîcheur et d’une hauteur de vue sans pareilles. Qui a donné au Kerner-Lieder cette beauté élégiaque ? Pas même Fischer-Dieskau, révérence gardée. Les mélodies américaines vous gâchent tout ce que vous pourrez entendre par ailleurs, tant la franchise de ton et la sensibilité littéraire se mêlent, rendant justice à des pages trop souvent tirées vers le folklore ou bien vers une sophistication excessive. Lorsqu’il s’agit de grands compositeurs comme Ives ou Copland, la magie opère irrésistiblement. De même on a toujours mis au plus haut le disque de mélodies romantiques françaises : ces Berlioz, une fois entendus, ne vous lâchent plus - la douceur et la profondeur du baryton imposent une forme d’interprétation idéale. Plus austères et peut-être plus expérimentales sont les Rückert au piano avec Rieger, d’un dépouillement absolu. Et tout en haut, le Winterreise avec Sawallisch, dont l’espèce de perfection avait jadis paru masquer l’émotion, mais que le temps, là encore, décante et fait entendre mieux et impose comme ce qu’il est : un jalon majeur.

Certains purent trouver moins convaincantes les incursions dans Verdi, déjà contestées lorsque sortit le disque. Décidément, nous avons du mal à nous détacher des archétypes vocaux italiens faits de noirceur et de mordant. L’intelligence de l’artiste pallie ce que le timbre n’offre pas pour combler notre attente implicite. Avec les années cependant, les choix artistiques de Hampson prennent un relief croissant : à force de l’écouter, nous comprenons mieux ce qu’il apporte à ce répertoire et quels nouveaux horizons il y ouvre – tout en restant en quelque sorte à l’écart de la tradition des barytons d’airain. De même, le disque d’air d’opérettes viennoises qui en son temps avait paru légèrement surjoué nous apparaît aussi passionnant de charme et d’humour, Hampson n’eût-il pas dans la voix l’espèce d’insolence crâne d’un Tauber.

Depuis le temps qu’on le suit, qu’on l’écoute, Thomas Hampson est pour nous bien plus qu’un grand chanteur dont on attend les disques ou les prises de rôle ; il est, musicalement, devenu une sorte de « fahrender Geselle ». Puisse ce coffret composé pour ses proches soixante ans engager ceux qui n’ont de son art qu’une imparfaite connaissance sur la voie de ce fécond compagnonnage.

 

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