Tout l’or des Incas

Corelli - Intégrale des enregistrements CETRA

Par Julien Marion | jeu 13 Octobre 2011 | Imprimer
 
Remercions sans retenue Andromeda de nous livrer, avec ce coffret, un témoignage précieux sur l’art de Franco Corelli, que l’on n’hésitera pas à ranger parmi les plus grands ténors italiens du XXème siècle.
 
Sans doute n’est-il pas inutile de commencer par un rappel : la voix de Franco Corelli est une voix de ténor lirico spinto, c’est même le ténor lirico spinto par excellence. Le lirico spinto (de l’italien « spingere » : pousser) se situe à mi-chemin entre le ténor lyrique, à la couleur plus claire, et à la tessiture parfois plus aigue (Alfredo Kraus et Luciano Pavarotti relèvent de cette catégorie), et le ténor dramatique, à la voix plus puissante mais moins agile (Mario Del Monaco, pour rester dans le répertoire italien).
 
Ceux qui veulent entendre ce qu’est une authentique voix de lirico spinto peuvent aller puiser dans ce coffret : ils n’en trouveront pas d’exemple plus fidèle. Ils pourront apprécier un timbre irrésistible de séduction, de ceux qui vous font pleurer sur les injustices de la nature : le soleil dans la voix, pour reprendre une expression souvent galvaudée. Ce timbre enchanteur est couplé, jusque dans le haut de la tessiture, à une puissance d’émission peu commune, le fameux squillo, qui évite toutefois de sombrer dans l’agressivité claironnante (suivez mon regard).
 
Entendons-nous bien : si ce coffret éclaire l’art de Corelli, il ne le résume pas, essentiellement pour deux raisons.
 
Il n’est pas inutile de rappeler, pour commencer, que ce coffret rassemble exclusivement des enregistrements de studio. Comme tous les grands artistes, Corelli était galvanisé par la scène, qui lui procurait un surcroît d’engagement. Cet engagement animal à la scène, dont il existe fort heureusement de nombreux témoignages aisément disponibles, on ne le trouvera pas ici. On ajoutera que l’enchainement de ces 58 airs ( !), invariablement accompagnés par le bien médiocre orchestre de la RAI de Turin dirigé par des chefs de seconde zone, finit inévitablement par engendrer une forme de monotonie et de lassitude.
 
Seconde raison : les enregistrements qui nous sont proposés ont été réalisés entre 1955 et 1958, alors que la carrière de Corelli était encore dans une phase ascendante. Rappelons que les débuts de Corelli datent de 1951 (c’était en Don José, au festival de Spolète ; il venait de gagner le concours de chant du Mai Musical de Florence), sa première apparition sur une grande scène datant de 1953, à l’opéra de Rome. Ces précisions ont leur importance, quand on sait que Corelli a eu tendance à discipliner et à épurer son style au fur et à mesure qu’il se rapprochait de la fin de sa carrière.
 
Le style de Corelli : nous y voilà. C’est l’argument ressassé à satiété par les anti-corelliens primaires, qui, ne pouvant en toute honnêteté rien reprocher à sa voix, évoquent, en se bouchant le nez, les sanglots et autres ports de voix qui, selon eux, disqualifient irrémédiablement le chant du ténébreux Franco. A ces procureurs souvent trop rapides, on objectera que le goût en matière de style vocal est une donnée éminemment contingente, qui évolue avec le temps. Nous parlons ici d’enregistrements vieux de plus de 50 ans : les goûts du public d’alors ne sont sans doute pas ceux du public de 2011, sans parler du public du début du XXe siècle. Les canons changent, c’est vrai pour le chant italien comme pour le chant wagnérien : il suffit pour s’en convaincre d’écouter les témoignages vocaux des chanteurs ayant chanté à Bayreuth avec Wagner : leur style leur interdirait probablement aujourd’hui de passer le barrage de la moindre audition.
 
Ce rappel doit donc conduire à relativiser le prétendu « mauvais goût » du chant de Corelli, d’autant qu’à la même époque, certains de ses collègues ténors, italiens également, allaient infiniment plus loin en la matière.
 
On rappellera en outre que le style est au moins affaire de chef que de chanteur : un chanteur ne se permet guère que les écarts que le chef lui tolère. Et on sait que Corelli, dirigé par un chef vigilant, était capable d’un chant parfaitement discipliné, sans renoncer en rien à ses immenses qualités vocales. Que l’on écoute pour s’en convaincre son fabuleux Trouvère de Salzbourg, en 1962, dirigé par Karajan. Ici, point de Karajan à la baguette, mais des chefs bien complaisants, dont on sent bien qu’ils ne sont là que pour permettre au ténor de briller de tous ses feux. Symptomatiquement, la prise de son renvoie systématiquement l’orchestre à l’arrière-plan, loin derrière la voix.
 
On l’aura compris à la lecture de ce qui précède : l’auteur de ces lignes admire sincèrement l’artiste immense que fut Franco Corelli, mais n’est pas pour autant un « correlolâtre » béat et fanatique. Ainsi, il faut reconnaitre que certains répertoires conviennent mieux à Corelli que d’autres : affaire de voix, de style et de tempérament.
 
Pour la voix, on préférera évidemment les rôles qui correspondent aux caractéristiques du lirico spinto de Corelli (exit, par exemple, le Duc de Rigoletto ou Riccardo du Bal masqué, tous deux hors de propos). S’agissant du style, on cherchera en priorité son bonheur dans le répertoire italien, de préférence au répertoire français (représenté ici par Werther et Don José), où Corelli est toujours un peu exotique, ne serait-ce qu’en raison de la traduction italienne des airs. Enfin, on placera au pinacle les rôles qui correspondent non seulement à la voix, au style, mais également –et surtout- au tempérament de Corelli, plus convaincant dans l’énergie anxieuse que dans la contemplation élégiaque. Les rôles qui lui conviennent le mieux ? Alvaro et Manrico, pour lesquels il trouve des accents poignants, figurent au firmament du chant verdien enregistré, mais aussi Chénier ou Faust (dans le Mefistofele de Boito), absolument déchirants, ou alors Pollione, dont l’héroïsme viril lui convient à merveille.
 
Signalons, en plus des airs d’opéra, la présence inédite de 4 chansons hispano-napolitaines, à l’orchestration délicieusement kitsch, et propice aux œillades les plus complaisantes, ainsi que de tout le rôle de Don José, tiré d’un enregistrement radio de 1956, en italien : il n’apporte pas grand chose à la gloire de Corelli.
 
On retournera donc, encore et encore, à ce qui constitue le plat de résistance de ce coffret, et l’on y goûtera sans réserve cette voix superbe entre toutes qui, pour paraphraser la Force du destin, tel le soleil, divinité des Indes, inonde le monde de sa splendeur.
 
 
 
 
 
 

 

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