La musique de chambre sublimée

Vivaldi Jupiter

Par Brigitte Maroillat | mar 19 Novembre 2019 | Imprimer

Le nouvel ensemble du luthiste Thomas Dunford s’allie à l’étoile montante de la musique baroque  Lea Desandre, pour revisiter dans un florilège d’airs connus et moins connus de Vivaldi, des œuvres telles que Il GiustinoJuditha triumphansIl FarnaceGriselda, ainsi que le fameux « Cum dederit » du Nisi Dominus. Quatre concertos jalonnent également ce programme, pour luth en ré majeur, pour luth et violon, pour basson en sol mineur et pour violoncelle en sol mineur. Outre Thomas Dunford, l’ensemble réuni des musiciens de haut vol : Peter Whelan au basson, le violoncelliste Bruno Philippe, Jean Rondeau au clavecin et à l’orgue, Cecilia Bernardini et Louis Creac’h aux violons, Jérôme Van Waerbeke (alto) et Douglas Balliett (contrebasse).

L’ensemble des œuvres présentes sur ce disque sont d’une modernité telle que l’on croirait qu’elles ont été composées pour un groupe vocal contemporain. C’est dans la sève de ses vigoureuses saveurs instrumentales que l’œuvre de Vivaldi continue à nous parler à travers les siècles. Il y a une jeunesse insolente dans cette musique qui court et danse derrière des timbres coruscants. Mais si la musique brille par essence de mille feux, grâce à des interprètes d’exception, elle est sublimée dans la subtilité de ses nuances, par la voix de Lea Desandre, d’une étonnante maturité pour ses 26 ans. La jeune lauréate à 20 ans du Jardin des voix, et la révélation des Victoires de la musique 2017, a, en l'espace de six ans, accompli un fulgurant parcours. Ce discours est la résultante heureuse d’une symbiose musicale avec Thomas Dunford. Tous deux ont à l'évidence voulu recréer l’esprit de la musique de chambre dans une alliance ancestrale de la voix et du luth. Et en écoutant ce disque les mots de la jeune mezzo-soprano prennent tout leur sens : « On n’est plus deux mais un seul instrument, on respire en même temps ».

Autour de Lea Desandre, le nouvel Ensemble Jupiter n’appelle que des éloges. Dirigés du luth par Thomas Dunford, tous les instrumentistes sont viscéralement habités par ces œuvres qui les accompagnent depuis leurs plus jeunes années. On est d’emblée frappé par la vitalité et l’évidente complicité de l’ensemble qui trouve une belle illustration dans le dernier titre de l’album, une réjouissante composition originale de Thomas Dunford. On admire particulièrement cette harmonie sans faille, cette osmose si bien décrite par la mezzo et qui prend un tour concret à l’écoute de l’ensemble, comme si ces instruments se fondaient l’un dans l’autre pour ne former qu’un seul atome, donnant ainsi un autre son et sens à cette musique. L'Ensemble Jupiter cultive ici l'art de recomposer, et ne pas rendre immédiatement reconnaissable ces airs, en mettant l’accent sur la modernité des compositions. Il convient de souligner le jeu du violoncelliste Bruno Philippe, d’une fluidité confondante, comme une émanation naturelle de l’instrument. Aucune aspérité ne vient troubler la clarté du flot musical. On admire la cohérence du discours, le caractère méditatif du mouvement lent et le travail sur les sonorités. On saluera également le luth de Thomas Dunford au jeu délicat et intimiste, qui donne au concerto une intériorité bouleversante venant souligner la délicatesse d’une interprétation où l’ornementation se garde de toute débauche de virtuosité.

Lea Desandre donne ici le meilleur de son art. Dans la texture riche de son timbre, il y a dans cette voix du velouté et du sensuel à chaque phrase musicale. Ses ressources dans le grave lui permettent de s’arrimer au registre bas de la tessiture sans perdre en couleurs et en nuances. Elle recourt aux vocalises et au parlando en conservant à la perfection une ligne de chant fluide et limpide, sans heurts. Elle nous offre une diction mordante et d’une grande clarté. Son travail sur les intonations confère beaucoup de théâtralité à ces pages qui alternent morceaux de bravoure et airs plus élégiaques ou intimistes. Dans le « Cum dederit », le ton d’abord solaire laisse ensuite place à une mélancolie sous-jacente. Les phrasés, legati et crescendi  laissent l’auditeur suspendu dans une éternité sacrée, entre ciel et terre. On a alors hâte d’entendre le même programme sur la scène de Gaveau le 29 novembre prochain.

 

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