Le convive de béton

Don Giovanni - Paris (Garnier)

Par Christophe Rizoud | mer 12 Juin 2019 | Imprimer

Stephane Lissner a-t-il fait un cadeau à Ivo van Hove en lui confiant Don Giovanni sur la scène même où Michael Haneke proposait en 2006 une version du chef d’œuvre de Mozart entrée depuis dans l’histoire ? Si l’on croit l’enthousiasme général à l’issue de cette première représentation, sans même un soupçon de huées, il semblerait que oui. A un open space d’une tour de La Défense, succède un décor non moins monumental dont le poids a, paraît-il, nécessité d’étayer en urgence les sous-sols de Garnier. Ville en construction ? Antre de parking à l’architecture empruntée à un tableau de Giorgio de Chirico ? On ne sait pas trop. Toujours est-il que les façades en béton proposent une nouvelle version de cinquante nuances de gris au sein d’un univers où la couleur n’est convoquée qu’au finale du premier acte, pour disparaître ensuite. Le meilleur surviendrait à la fin lorsque les murs consentent enfin à s’animer si tout au long des deux actes, le metteur en scène ne s’était appliqué à donner vie non à des personnages fantoches mais à des êtres de chair et de sang. Là est sans doute la raison du succès de ce Don Giovanni : une fidélité au livret, à la transposition près — milieu des années 50 en Italie ? – sans concession au chic et choc qui prévalent trop souvent ici et ailleurs. Du théâtre chanté, du vrai même si on peut regretter de n’être pas davantage dérouté par la proposition scénique, scène finale exceptée (ne « spoilons » pas davantage).


© Charles Duprat / Opéra national de Paris

Musicalement l’équation s’avère plus difficile à résoudre. Pris séparément, chaque élément, ou presque, tient la route sans que l’alchimie opère forcément. D’un côté, le Mozart très viennois de Philippe Jordan, comme si déjà le maestro préparait sa prochaine prise de fonction : une approche classique de la partition, entre le décrassage parfois radical de la nouvelle génération baroque et la lecture perruquée des grands anciens. Ainsi dirigé, l’Orchestre de l’Opera national de Paris n’a pas à rougir de la comparaison avec les plus grandes phalanges. Les chœurs, bien que peu sollicités, se rangent dans la même catégorie d’excellence.

De l’autre côté, des personnalités disparates qui, pour certaines, peinent à se couler dans un moule somme toute traditionnel. Ainsi Etienne Dupuy, Don Giovanni moins flamboyant que de coutume peut-être parce que la dramaturgie le veut looser, moins arrogant, moins rugissant, moins obsédé et obsédant, quoique son baryton sache déployer des trésors de séduction sur toute la tessiture. Ainsi Philippe Sly dont le Leporello anticonformiste peut sembler manquer d’envergure dans un tel contexte. Pourtant quelle présence et quel naturel réjouissant lorsqu’il s’agit de débiter la litanie d’un catalogue qu’il nous est par ailleurs souvent arrivé de trouver long. Ainsi, Elsa Dreisig, Zerlina non soubrette mais jeune fille en fleur au soprano délicieusement fruité face à un Masetto – Mikhail Timoshenko – piégé par une écriture trop grave. Ainsi, Stanislas de Barbeyrac, Ottavio d’une mâle élégance, loin des petits marquis sucrés imposés par la tradition. Le rôle est déjà trop tendu pour une voix dont la largeur appelle d’autres répertoires mais le talent de l’interprète est tel que les difficultés dans l’aigu apparaissent volonté expressive.

Le couple formé avec Jacquelyn Wagner n’est sans doute pas idéal, conformément à une certaine lecture de l’ouvrage qui n’est pourtant pas celle adoptée par Jan Vandenhouwe, le dramaturge. Donna Anna se range dans le camp de la tradition, soprano aux traits cinglants mais souples lorsqu’il s’agit d’épouser les circonvolutions de « non mi dir », avec cette capacité étrange qu’ont les voix froides de pouvoir paraître brûlantes. Dans la tradition aussi, le Commandeur de Ain Anger qui joue très bien à « bouh, fais moi peur ». Entre classicisme et modernité finalement, Nicole Car en Donna Elvira se charge de concilier les forces en présence : classique par l’interprétation d’un rôle dont elle maîtrise les enjeux vocaux, jusque dans le bas médium pourtant moins évident quand on est soprano lyrique, moderne par le personnage proposé, ni virago, ni larmoyant, femme amoureuse simplement dont le « mi tradi » admirablement lié ferait fondre un cœur de béton. A écouter, voir ou revoir en direct le 21 juin sur Radio Classique, sur Culturebox et dans les cinémas UGC, dans le cadre de la saison « Viva l’Opéra ! ».

 

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