Rien sur Robert

Einstein on the Beach - Genève

Par Laurent Bury | ven 13 Septembre 2019 | Imprimer
 

Fallait-il oser ? Sans hésiter, nous répondrons : oui, Aviel Cahn a eu mille fois raison de vouloir monter une nouvelle production d’Einstein on the Beach, en s’affranchissant de la prétendument incontournable visualisation de la musique de Philip Glass par Robert Wilson. Certes, cette œuvre eut au début des années 1970 une gestation bien particulière, et l’on reconnaît que l’homme de théâtre eut un rôle majeur dans son élaboration, par-delà même l’absence de livret au sens traditionnel du terme. Et puis, si l’on songe à ce que ce même Bob Wilson fait depuis quarante ans subir à tous les opéras du répertoire, impitoyablement passés à la moulinette de son esthétique et de ses tics, il est assez plaisant de voir l’arroseur arrosé. Sans se réduire à la contribution du seul compositeur – car les différents textes abscons sont toujours là, déclamés par-dessus la musique et le chant –, Einstein on the Beach dans la mise en scène de Daniele Finzi Pasca prouve la validité de cet opéra qui n’en est peut-être pas vraiment un. Cette production montre qu’il est possible d’oublier la vision wilsonienne, sa gestique glacée ou machinique, et que l’œuvre reste tout aussi efficace lorsque l’on y injecte une dose bienvenue d’humanité. Ce ne sont plus des robots qui évoluent sur scène, mais des êtres « normaux » ou presque, le choix radical ayant été fait de placer les chanteurs dans la fosse (la partition ne les traite-t-elle pas comme des instruments ?), la scène étant exclusivement occupée par les acteurs-danseurs-mimes-acrobates-etc. de la Compagnie Finzi Pasca. Dirigés avec la rigueur indispensable par Titus Engel, et dispensés de devoir jouer un rôle en même temps que de chanter, les élèves de la Haute Ecole de Musique de Genève livrent un parcours sans faute. On détachera forcément l’unique exception : une soprano apparaît sur le plateau lors de la séquence « Bed », pour interpréter le seul passage qui ressemble à un air pour voix soliste. Ana Gabaldon s’y distingue par la sensibilité qu’elle arrive à communiquer, même sans paroles à dire. Il convient aussi de saluer la prestation de Madoka Sakitsu, violon solo à qui sont confiés des pages particulièrement virtuoses, et qui monte elle aussi sur scène pour l’une d’elles.


© Carole Parodi

Pour un homme de théâtre qui ne manque pas d’idées, Einstein on the Beach doit inspirer un sentiment de liberté totale, puisque le texte chanté se borne à des chiffres et à des notes nommées, et qu’il est donc bien simple de se dispenser des vagues indications fournies par le « livret ». Daniele Finzi Pasca nous introduit dans ce qui pourrait être le rêve d’Einstein, puisque le spectacle s’ouvre et se referme dans le bureau du savant, bureau qui ne tarde pas à se transformer sous l’effet d’un onirisme joyeux. Car tels sont les deux ingrédients clefs de cette production : d’une part, une rêverie poétique qui s’autorise à faire intervenir tous les éléments d’un rêve, d’autre part, un humour malicieux qui permet – au grand effroi des thuriféraires du wilsonisme pur et dur – de sourire et même de rire (le public ne s’en prive pas) lors de certaines scènes. Grâce aux vidéos, grâce à la projection de scènes filmées en direct, mais aussi par le biais de techniques séculaires, comme les ombres chinoises ou les miroirs tournants. Les moyens techniques d’aujourd’hui permettent de faire apparaître une forêt de tubes lumineux à géométrie variable, dont le déplacement sur le plateau fascine autant que la musique hypnotique qui monte de la fosse. Renouant avec les grâces de la danse serpentine, une naïade plongée dans une cuve transparente se change en Loïe Fuller aquatique et subjugue par la grâce de méduse de ses mouvements amplifiés par une longue robe orangée. Outre les humains, un superbe cheval blanc se promène aussi sur scène, parmi les bicyclettes, les patins à roulettes et les corps suspendus dans les airs (dont une réjouissante sirène). Les comédiens sont tantôt assistants improbables d’Einstein, tout de blanc vêtus dans le style des années 1930, tantôt joyeux baigneurs sur une plage où l’on joue au ballon et au volant, tantôt facétieux moines tibétains. A cet inventaire à la Prévert s’ajoutent quatre toreros en habit de lumière et une multiplication de sosies d’Einstein.

Bien qu’il soit permis au public de se déplacer librement au cours du spectacle, on avoue s’être laissé porter par ces quatre heures de spectacle, bien moins longues que certaines soirées pourtant beaucoup plus courtes, mesurées par les aiguilles d’une montre. Quelle preuve supplémentaire faut-il pour affirmer la réussite d’un spectacle ?

 

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