Elsa Dreisig : « J'essaye de ne pas me laisser affecter par les circonstances sur lesquelles je n'ai aucun pouvoir »

Par Thierry Verger | mer 15 Avril 2020 | Imprimer

Confinée comme tout le monde ?

Oui, je suis confinée à Berlin chez moi ; en quelque sorte ça tombait bien car j’étais de retour à Berlin pour une production de Così fan tutte au Staatsoper avec Barenboim et une très belle équipe ; nous sommes très tristes que cette production n’ait pas pu se faire.

Mais ce n’est que partie remise ?

Oui et du reste je dois dire qu’avoir un an de plus pour travailler le rôle de Fiordiligi, ça ne me dérange pas ! J’ai été un peu prise au dépourvu par rapport à la difficulté du rôle, que j’avais quelque peu sous-estimée. Du coup cette annulation m’a enlevé un poids que j’avais sur les épaules. Par ailleurs je n’ai pas pris de vacances depuis 6 ans, depuis que je suis à Berlin en réalité, et j’en profite pour mettre les choses au clair dans ma vie en dehors du chant, ma vie courante que j’avais un peu mise de côté. Donc cette période de confinement je la vis assez bien.

Et comment se passe le confinement pour la troupe de l'opéra de Berlin ?

Et bien je ne sais pas trop à vrai dire... Je n'ai pas voulu poser trop de questions encore (car c'est une situation stressante pour beaucoup de personnes). J'attends que la situation s'éclaire un peu. Pour le moment les informations que j'ai eu sont que jusqu'au 19 avril tout est annulé et j'attends de voir pour la suite. Mais en ce qui me concerne la production de Così fan tutte, elle est entièrement reportée à l'année prochaine, et je reviens chanter au Staatsoper seulement en septembre de toute façon. D'ici là j'espère que la situation sera redevenue normale. 

Pouvez-vous nous faire part de témoignages de collègues, dans la même situation que vous.

Dans la même situation en troupe vous voulez dire ? Malheureusement non. J'ai entendu dire par certains collègues qu'ils avaient peur de ne pas être payés pour les contrats annulés puisque c'est un cas de force majeure. Mais je pense qu'en étant en troupe nous sommes plus « protégés » qu'un contrat en tant qu'indépendants. Le statut de salarié nous protège. 

Pour le moment comme vous le voyez je me tiens à l'écart de tout cela. Et j'attends de voir ce qu'il va advenir de la production de Rigoletto à l'opéra de Paris. En effet, si cette production est entièrement annulée, je vais me retrouver comme certains collègues à perdre une grosse partie de mon salaire de cette année. 

Mais j'essaye de rester la plus stoïque possible et de ne pas me laisser affecter par les circonstances sur lesquelles je n'ai aucun pouvoir de changement. Et j'espère du fond du cœur que tout va rentrer dans l'ordre. Pas seulement pour des questions d'argent mais parce que de ne pas travailler, c'est perdre la majorité de mon identité. 

Concrètement, vous entretenez la voix, vous travaillez ?

Je suis en ce moment totalement tournée vers la Gilda parisienne de juin. J’entends dire que Paris pourrait annuler toute sa fin de saison ; donc je ne sais pas si ces représentions vont se faire. Ce serait tellement dommage si c’était le cas. Gilda est en effet un rôle qui me ferait faire beaucoup de progrès. C’est un rôle de soprano presque colorature, qui me fait travailler ma voix de tête, et que je rêve de chanter. Donc j’espère qu’en juin tout sera rentré dans l’ordre.

Et comme vous l'avez dit, il y a aussi l’aspect financier.

Exactement. Si je perds cette production, ça fait deux mois de travail pour rien. Fort heureusement j’avais économisé un peu mais si je ne chante pas, cela fait trois mois sans revenu. Ce n’est pas encore dramatique mais quand même. En tout cas, rien que pour le plaisir du chant je voudrais que ce Rigoletto se fasse.

Vous travaillez le rôle avec le piano ?

Oui exactement, j’ai aussi l’Avant-Scène, j’écoute le DVD avec Cotrubas-Domingo, j’ai ma partition. Je prends mon temps pour travailler techniquement les airs sans le texte, pour procéder par étapes, ce que je ne fais pas toujours habituellement. C’est un luxe en quelque sorte que je m’offre de ne pas être trop contrainte par le temps. Et puis si je veux chanter trois heures d’affilée aujourd’hui, je peux le faire, sans avoir le souci d’une représentation le soir. On n’a jamais cette opportunité quand on est pris par l’enchainement des représentations et des apprentissages des rôles. Ces périodes de travail, jusqu’à présent je les avais un peu sous-estimées dans ma façon de construire mon calendrier.

N’est-ce pas aussi un moment de réflexion sur les rôles qui pourraient être les vôtres à l’avenir ?

Ce serait effectivement intelligent d’utiliser ce temps pour cela. J’ai le projet d’un enregistrement pour Warner cet été. Je vais aussi m’avancer sur certains rôles. Par exemple l’année prochaine je vais prendre le rôle de Sifare (Mitridate) avec Minkowski et Julie Fuchs ; c’est une production qui se fera à Berlin et qui va tourner, notamment à la Philharmonie de Paris. Sifare est un très gros rôle même si c’est du Mozart ! C’est l’occasion de commencer à travailler la partition. D’une façon générale c’est l’occasion de ne pas me laisser prendre au piège par ma tendance à tout faire sous pression et à la dernière minute. Donc je m’avance sur des rôles conséquents, des rôles encore plus difficiles qui arrivent dans deux ou trois saisons dont je ne peux pas encore parler et qui vont demander de me dépasser techniquement. Je peux les anticiper dans le travail de base, lire les traductions, les biographies de compositeurs etc.

Dans votre album « Miroirs » , vous proposez une Salomé en français ; est-ce un rôle que vous pouvez envisager dans quelque temps en intégralité ?

Oui. Salomé est un rôle qui me suit depuis que j’ai commencé à prendre des cours de chant ; la première fois que j’ai travaillé cette scène finale, pour moi-même, c’était à l’âge de 19 ans ! C’est vous dire à quel point j’ai eu un coup de foudre pour cet opéra dont j’ai écouté énormément d’enregistrements. Birgit Nilsson a été très inspirante ; elle est un exemple pour moi, c’est une des meilleures techniques du 20e siècle ; avec cette voix claire même si elle est très saillante ; il n’ y a pas le côté large et dramatique comme chez Jessye Norman ou Nina Stemme. Pour le rôle de Salomé, le timbre de la voix doit posséder quelque chose de Susanna, un timbre très clair, très projeté, sans forcément le côté dramatique ; depuis que j’ai entendu certaines versions, cela me donne envie et je me dis, pourquoi pas ? Cela me donne aussi du courage et de la confiance pour affronter un répertoire dramatique mais qui pourrait être chanté avec du spinto dans la voix. Je pense faire évoluer ma voix vers du spinto et pas du lirico dramatique. De ce point de vue-là Salomé peut-être un terrain de travail exceptionnel et qui peut me faire faire énormément de progrès. J’espère donc le chanter dans pas si longtemps et c’est un rôle avec lequel j’espère grandir.

Revenons sur vos deux dernières expériences parisiennes. Commençons par Zerlina

Don Giovanni. Ce fut une très belle équipe, agréable, professionnelle, j’ai énormément appris, même si Zerlina, musicalement, est un rôle un peu frustrant. Par exemple l’air du I (« Batti, batti, o bel Masetto ») n’est en fait pas très bien écrit vocalement ; dans la dernière page de l’air, avec les vocalises on a à peine le temps de respirer. Vocalement, je n’ai pas pris beaucoup de plaisir à le défendre mais, même si la mise en scène a été parfois décriée, j’ai beaucoup aimé travailler avec Ivo van Hove ; c’est un homme intelligent, sans cet orgueil surdimensionné de certains metteurs en scène auxquels on ne peut rien dire. Je pense que grâce à cette expérience, j’ai fait des progrès dans la façon d’investir mon corps ; je ne pense pas que cela m’ait fait faire des progrès vocalement et je pense même que j’aurais pu le chanter beaucoup mieux si j’avais pris plus de temps pour travailler le rôle.

 Et puis il y eut Elvira des Puritains...

C’était différent. Le groupe n'était pas simple. J’ai eu des rapports assez compliqués avec Riccardo Frizza qui est un bon chef, mais humainement, ce fut compliqué. C’était une production où on ne se sentait pas dans un lieu confortable ; j’avais l’impression de marcher sur un terrain légèrement miné, il fallait que je fasse attention. Avec Laurent Pelly ce fut au contraire très agréable. Au final ce fut une production un peu moins amicale et moins inspirante du point de vue de l’atmosphère. En revanche, vocalement, ce rôle a été celui qui m’a fait le plus progresser à la fois techniquement et du point de vue de l’angoisse que j’ai eue quand j’ai accepté ce rôle ! J’ai dû me dépasser, mais ce furent neuf représentations qui restent la plus belle expérience vocale et scénique que j’ai eue jusqu’à présent.

Un autre très bon souvenir de votre jeune carrière ?

L’autre excellent souvenir, c’est la Manon de Zurich. Manon, c‘est un rêve, un rôle sublime et puis j’ai eu la chance de débuter avec Piotr Beczala, un collègue exceptionnel ; non pas parce qu’il aime beaucoup travailler, mais sur scène, c’est une boule de feu, ce fut extraordinaire. En vous en parlant, j’en ai encore des frissons tellement ce moment fut magique.

 

Propos recueillis le jeudi 26 mars 2020

 

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