Histoire enthousiasmante d’une pionnière

Pauline Viardot

Par Marcel Quillévéré | dim 10 Janvier 2010 | Imprimer
Après sa biographie de Maria Malibran, parue chez le même éditeur, Patrick Barbier, surtout connu comme historien de la musique baroque, nous raconte, dans son dernier ouvrage, la vie de la cantatrice Pauline Viardot (1821-1910), la sœur de Maria Malibran, avec une passion très communicative et une admiration évidente pour ce personnage hors du commun. Si ce livre se dévore comme un roman, c’est que la vie de Pauline est en elle-même un véritable roman !  Elle avait de qui tenir. Son père Miguel García (1775-1832), célèbre ténor, créateur de Don Giovanni à Paris et à New York, et de plusieurs opéras de Rossini, andalou d’origine et nomade européen avant l’heure, entraînait sa famille dans toutes ses pérégrinations américaines et européennes. De « véritables bohémiens de la musique » comme l’écrit l’auteur. Lors de leurs pérégrinations au Mexique, racontées avec humour par Patrick Barbier, on songe au jeune Placido Domingo, au XXe siècle, en tournée dans le même pays avec la troupe familiale de zarzuelas. Tradition hispanique oblige !
Impossible de comprendre Pauline sans évoquer donc Miguel García et le grand mouvement romantique européen. Patrick Barbier s’y emploie à merveille. Rien de sentencieux ou de didactique : l’historien nous fait revivre cette époque comme si nous y étions, tant il a assimilé l’imposante documentation réunie pour rédiger cette biographie.
Quand Pauline naît en 1821, son père habite Paris depuis plus de dix ans. Il a fui l’Espagne en 1809. Le pays, après sa victoire contre Napoléon, avait renoué avec ses démons obscurantistes. García avait fait jusque là les beaux soirs des théâtres lyriques madrilènes (comme compositeur et chanteur). Le voici devenu, à Paris, le porte-étendard des jeunes romantiques avec, à leur tête, George Sand. Lors de la création de son intermède lyrique El Poeta Calculista à l’Odéon en 1809, ils l’acclament dans l’air « Yo que soy contrabandista », véritable hymne romantique la liberté et aux grands espaces. George Sand était présente et s’en inspirera pour écrire sa pièce Le Contrebandier. Elle entretiendra aussi toute sa vie une relation passionnelle avec Pauline García. Un véritable « coup de foudre », commente Barbier, avec beaucoup de délicatesse et de justesse, dans le récit très touchant qu’il fait des soirées de Nohant.
Bien que née en France, Pauline, qui parlait couramment le castillan, a toujours revendiqué la culture hispanique héritée de ce père vénéré, mort si jeune, et qu’elle a trop peu connu. En tournée, elle chantait régulièrement, comme sa sœur Maria, des mélodies espagnoles dont ce « Yo que soy contrabandista » qui a inspiré aussi Liszt et Schumann (et sans doute Verdi).
Comme le dit Patrick Barbier, Pauline Viardot, pianiste de formation, est devenue cantatrice, en 1837, « dans l’ombre de Maria Malibran » morte, un an auparavant, à l’âge de 28 ans. Suite à son triomphe dans l’Otello de Rossini en 1839, elle est engagée par Louis Viardot, nouveau directeur du Théâtre Italien. Il deviendra, peu après, son époux. Coïncidence : Viardot était un hispaniste de renom (La traduction du Quichotte avec les gravures de Doré c’est lui).
Femme de courage et de conviction, elle sera toujours à ses côtés dans son combat républicain, au risque de mettre sa carrière en danger. A l’image de son père, elle va parcourir le monde, d’opéras en salles de concerts. Le récit qu’en fait Patrick Barbier laisse le lecteur stupéfait par les conditions de ces tournées. C’est ainsi qu’elle rencontre à Saint-Pétersbourg en 1843 Tourgueniev dont elle deviendra l’amie à jamais.
Patrick Barbier analyse avec précision l’art de Pauline qui rappellerait un peu celui d’une Callas : l’instinct de la Malibran allié à une approche plus réfléchie et intellectuelle des rôles qu’elle interprète. Il parvient presque à nous faire entendre sa voix, à nous la faire voir en scène (lors de la création du Prophète par exemple) à l’image de ce critique anglais qui tentait, écrit-il, de la « daguerrotyper » !
Son récit n’est pas linéaire et uniquement chronologique. Il le jalonne de temps forts qui en sont les pivots et sur lesquels il s’attarde plus profondément. Par exemple, l’amitié de Pauline avec Gounod, lors de composition de Sapho dans la maison des Viardot en Haute Brie, sa relation pour le moins ambiguë avec Tourgueniev au sein d’un « ménage à trois » qu’il tente d’expliquer, son combat de pionnière pour faire redécouvrir la musique ancienne avec, entre autres, le triomphe de ses interprétations de Glück jusqu’à l’apothéose de la (re)création d’Orphée. Le récit du montage de la production avec l’aide de Berlioz est captivant.
Et puis le séjour essentiel à Baden Baden. Alors que la carrière de Pauline s’achève en France en 1863, les Viardot décident de fuir les tracasseries du régime politique français pour se réfugier dans cette ville d’eaux à la mode en Europe, et dont l’atmosphère est bien dépeinte par Barbier. Son Festival d’été est célèbre. Pauline y a souvent chanté et Berlioz y dirige régulièrement. La maison des Viardot devient un centre européen de la culture. Pauline se met, là-bas, à composer. Ses œuvres sont judicieusement recensées par l’historien : signalons trois opérettes sur des textes de Tourgueniev et des mélodies souvent inspirées par l’Espagne. C’est à Baden Baden que Pauline revoit Clara Schumann, en compagnie de Brahms. Elle l’avait souvent croisée en tournée et toutes deux s’étaient liées d’amitié. (Un regret : Patrick Barbier élude un peu cette merveilleuse relation. De même, qu’en est-il du rapport de Pauline avec Robert Schumann et quelle fut son influence sur la conception de ses deux livres de Lieder espagnols ?). Liszt est invité permanent à la villa, Richard Wagner y retrouve Pauline (le récit de l’avant-première de Tristan dans le salon des Viardot, rue de Douai, trois ans auparavant, est savoureux : Wagner « chantant » Tristan et Pauline, Isolde !). L’historien évoque ainsi, avec maints détails pittoresques, les midis musicaux de la ville d’eaux et la vie quotidienne dans la villa. La guerre de 1870 mettra fin, hélas, à ce beau rêve.
Voilà la famille, de nouveau, par monts et par vaux jusqu’au retour à Paris. Elle y enseigne au Conservatoire, avant une semi- retraite, rue de Douai, ou à Bougival dans la villa de Tourgueniev, à deux pas de la propriété de Georges Bizet. Pauline accueillera jusqu’à sa mort en 1910 un nombre impressionnant de personnalités artistiques de Paris et d’Europe.
Patrick Barbier va au-delà d’une simple biographie. Il montre  la grande influence que Pauline Viardot a pu avoir sur la vie artistique européenne de son temps jusqu’à devenir une figure emblématique de ce  romantisme européen, dont la quête se révèle aujourd’hui, à la lecture de cet ouvrage, étonnamment contemporaine. Et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre qui, en évitant toute hagiographie, rend enfin justice à cette femme d’exception.
Marcel Quillévéré

 

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