Incontestée (streaming)

Madame Butterfly (streaming) - New York

Par Tancrède Lahary | mer 15 Juillet 2020 | Imprimer

Nouvelle semaine de Nightly Opera Streams du Metropolitan Opera, qui se clôturait sur la sublime production de Butterfly d’Anthony Minghella. Créée en 2005 au Royal Opera House, arrivée au répertoire du Met en 2007, cette production, qui a déjà fait l’objet de trois Lives in HD, dont deux ont été chroniqués dans nos colonnes (en 2016 et 2019), ainsi qu’un DVD, est une réussite incontestée – à tel point que le Wiener Staatsoper en a même fait l’acquisition pour la saison 2020-21 sous la houlette de son nouveau directeur Bogdan Roščić.

Beaucoup a déjà été dit sur cette magnifique production, mais le plaisir au revisionnage est toujours intact, tant les tableaux qui se succèdent sont de toute beauté et déploient tout le tragique du livret. Le décor de Michael Levine, tout noir, n’est que panneaux coulissants faisant passer les personnages de lieux en lieux avec grande simplicité et fluidité ; le fond de la scène est surmonté du grand rectangle lumineux de Peter Mumford dont les couleurs viennent illustrer les émotions des personnages. Les costumes Han Feng eux aussi de couleurs vives sont somptueux. L’excellente idée est d’avoir fait appel au Blind Summit Theatre, marionnettistes inspirés par le style du Bunkaru japonais. A cet égard, la marionnette du fils de Cio-Cio-San est saisissante de réalisme, et bien plus efficace que ce qu’on a l’habitude de voir.

Mais la grande force de cette production est sa capacité à créer des tableaux extrêmement poétiques : l’ouverture rouge vif durant laquelle danse une Butterfly entourée de rubans rouges ; la nuit de noces où flottent sur la scène des lanternes blanches autour du couple ; l’irruption d’une Butterfly Geisha sur fond de scène orangée lors de « Che tua madre dovrà » ; le vol d’oiseaux de papier bleus au début de l’acte III annonçant le retour de Pinkerton ; ou encore, bien sûr, le final sublime où Cio-Cio-San est entourée d’énormes rubans rouges devant un déploiement d’éventails jaune or éblouissants. L’équilibre entre rêve et effets de réel, faisant signe vers un Japon du début du siècle fantasmé, est très convaincant.


Richard Termine © Met Opera

Côté musical, le spectateur sera ravi, puisque la qualité est au rendez-vous, et supérieure à certaines captations précédentes. La direction de Pier Giorgio Morandi installe l’œuvre dans toute sa portée tragique – et pathétique, il faut bien le dire. Aucun choix de tempo, par exemple, ne viendra vous empêcher de pleurer si vous le désirez, et c’est peut-être là tout ce qu’on demande à cet opéra. Le chœur du Met répond présent également, avec notamment le chœur à bouche fermée de la fin de l’acte II que la mise en scène permet de rendre profondément bouleversant.

Hui He offre une performance qui crève l’écran. Contrairement à Kristine Opolais dont la Butterfly versait dans une forme de folie, la soprano chinoise propose une Butterfly tantôt enfermée dans un déni total, tantôt bouillonnante d’émotion et de lucidité bouleversante – sans jamais tomber dans un déferlement excessif. Son jeu vocal est se prête aisément à toutes ces nuances. Remplaçant au pied levé le ténor Andrea Carè, Bruce Sledge est un Pinkerton, au vu des circonstances, très bon. Les débuts trahissent incontestablement son stress, et tout l’acte 1 le voit les yeux rivés au chef d’orchestre – ce qui est bien sûr très compréhensible. Son jeu théâtral s’affermira par la suite. Enfin, la Suzuki d’Elizabeth DeShong présente un timbre très généreux et très expressif.

Paul Szot propose un Sharpless très énergique, tout en puissance, moins tragique que ce que proposait avant lui Dwayne Croft. Le chant, au demeurant, est impeccable. Raymond Aceto est un bonze effrayant, tandis que Jeongcheol Cha campe un Yamadori très convaincant. Le Goro de Tony Stevenson est tout ce qu’il faut de pervers et malfaisant. Enfin, en Kate Pinkerton, Megan Esther Grey fait du mieux qu’elle peut être au vu du caractère très limité du rôle. Il serait intéressant, un jour, qu’un metteur en scène s’empare du mystère de ce personnage et offre un vrai regard sur sa démarche et son positionnement qui sont, somme toute, très intrigants.

 

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