Et oui j’ai dit oui je veux bien Oui

Mélodies. Dussaut & Covatti

Par Laurent Bury | mer 04 Mars 2020 | Imprimer

Face au nouveau disque que fait paraître aujourd’hui le label Audax Records, on se sent n’être plus qu’acquiescement, telle Molly Bloom qui, à la fin d’Ulysse de Joyce, se rappelle comment elle a consenti à devenir l’épouse de Leopold, le héros du roman. Face à tant de talent, tant d’art et tant d’intelligence, comment ne pas acquiescer totalement ? Comment ne pas se laisser conquérir, subjuguer, posséder par cette voix, par ce programme ?

Commençons donc par le programme, justement. Voilà qui prouve qu’il est encore possible de faire des découvertes, et pas seulement en remontant plusieurs siècles. Tout part d’Iñaki Encina Oyón, qui eut comme professeur de piano, au conservatoire de Toulouse, une certaine Thérèse Dussaut. C’est bien après ses études, au milieu des années 2000, que le chef d'orchestre – et talentueux pianiste, on le découvre grâce à ce disque – s’intéressa aux parents de cette dame, tous deux compositeurs : Robert Dussaut (1896-1969), Premier Grand Prix de Rome 1924, et Hélène Covatti, d’origine grecque (1910-2005). Deux créateurs au catalogue divers (plusieurs opéras pour Robert Dussaut, notamment), et dont les mélodies ont été composées entre 1916 et 1928 pour monsieur, soit jusqu’à la fin de son séjour à la Villa Médicis, dans les années 1930 pour madame. Rien de révolutionnaire dans leur musique, clairement influencée par leurs illustres aînés, mais néanmoins deux vraies personnalités qui s’expriment dans un langage inventif et jamais convenu, notamment dans l'accompagnement pianistique, qui s'autorise un peu plus d'audaces que le traitement de la voix proprement dit.

A part un poème de Pétrarque en version originale, ainsi que deux séduisantes vocalises intitulées « Elégie » et « Printemps », c’est la poésie en français qui inspire le couple : les poètes IIIe République, surtout, les Sully-Prudhomme et les Verhaeren, mais aussi des romantiques comme Musset ou la Douaisienne Marceline Desbordes-Valmore dont Hélène Covatti met en musique « Les roses de Saadi », magnifique poème dont les amateurs de la Rubrique à Brac se rappelleront l’exégèse parodique qu’en proposait Gotlib. Plus inattendu, François Mauriac, ou ce Jean Maddus qui dissimule en fait la tante de Robert Dussaut, ou encore l'Arrageoise Marguerite Burnat-Provins à qui l'on doit le beau « J'ai dit oui » qui conclut le programme. Et Hélène Covatti elle-même qui adapte en français des chants de son pays natal, mais sans cette recherche de l'exotique ou du pittoresque qui caractérise Ravel dans ses Mélodies populaires grecques.

Pour servir ces compositeurs inconnus, Audax a fait l’audacieux pari de choisir une voix presque aussi inconnue. Presque, car Adriana González n’était vraiment pas passée inaperçue dans les années où elle était pensionnaire de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris. Et sa Comtesse des Noces de Figaro à Nancy a ébloui tous les spectateurs, par sa voix à la fois large et souple, capable de mille nuances et d’une constante expressivité, apte à traduire les sentiments les plus fins. Une voix ample mais sans débordement de sensualité, une voix qui conserve toute la pudeur et la dignité nécessaire. Autrement dit, une voix de luxe pour révéler ces mélodies au public, et dans un français absolument irréprochable, luxe suprême.

Après pareil début, on attend désormais beaucoup de la soprano guatémaltèque. La prudence de son parcours jusqu’à la fin de la saison semble encourager les espoirs, avec une très raisonnable Micaëla en juillet à Zürich, mais l'on avoue avoir hâte de l'entendre et de la réentendre, sur scène ou au disque.

 

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