Plongée dans l’île des morts

Orphée et Eurydice - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | sam 28 Septembre 2019 | Imprimer

Ce dernier week-end de septembre marque la rentrée du Festspielhaus de Baden-Baden, avec le traditionnel Festival d’Automne où l’on retrouve, cette année encore, John Neumeier et son Ballet de Hambourg. Cette ouverture de saison est aussi la première du nouveau directeur général, Benedikt Stampa, dont on attend avec impatience de voir comment il va succéder à Andreas Mölich-Zebhauser, intendant du Festspielhaus pendant vingt-et-un ans, qui a contribué à faire de la maison l’une des plus importantes d’Allemagne. Pour le moment, c’est plutôt une continuité sereine qui semble s’annoncer, avec quelques variantes minimes et de nouvelles ramifications, telles le choix d’accueillir John Neumeier comme chorégraphe certes (on se souvient par exemple de son travail sur Mahler et le Chant de la terre, mais aussi comme metteur en scène d’opéra.

Et le choix de la version française de l’opéra de Gluck s’impose presque comme une évidence, tant le ballet est important dans Orphée et Eurydice. Le chorégraphe avait déjà travaillé deux fois sur cet opéra, à Francfort puis à Hambourg, avant cette troisième version présentée en 2007 à Chicago, où il s’empare cette fois de tous les aspects de la production scénique : décors, costumes et lumière, ce qui confère une très belle unité à l’ensemble. Tout en longueur (le décor se prolonge sur les bordures de part et d’autre de l’immense scène de la salle badoise), le théâtre des opérations s’organise autour d’une reproduction de l’une des versions de la célèbre Île des morts de Böcklin, celle de Berlin. Et le voyage dans lequel nous entraîne le chorégraphe poursuit celui proposé par le peintre dans cette envoûtante traversée en barque d’une figure de dos drapée accostant un séjour des morts enfoui dans une pinède impénétrable. De nombreuses éléments du tableau (le pin, la figure voilée…) se retrouvent dans la mise en scène, comme autant d’images mentales en mise en abyme, effets de miroir ou de renversement que Cocteau n’aurait pas reniés, quand bien même l’univers de John Neumeier soit omniprésent et immédiatement reconnaissable. L’action est modernisée (on évolue tout d’abord dans un studio de danse où Orphée est chorégraphe et Eurydice se tue en voiture après s’être disputée avec son époux), mais le cœur de l’œuvre reste essentiellement intemporel, créant une ambiance dans laquelle on se laisse volontiers immerger. À la suite de ces personnages qui marchent à la queue leu leu suivant des trajectoires subtiles et complexes, on pénètre dans un monde stylisé et magnifié, où les ombres se tordent de douleur ou acceptent leur sort avec résignation, semblant renifler les intrus et nouveaux venus, animales ou trop humaines créatures. Les déambulations des chanteurs sont sublimées par les évolutions des danseurs dont on se délecte de la technique éprouvée, au fil de figures tour à tour abstraites ou plus narratives (le chorégraphe dit vouloir nourrir la danse d’émotions véritables et réalistes), en forme d’hommage à la tradition de la danse moderne (la production est notamment dédiée à la mémoire de la danseuse et chorégraphe Sybil Shearer). La mise en scène est fluide, intelligente et sobre, les décors servant de cadres aux figures chorégraphiées, les costumes rehaussant encore gestes et tableaux.


© Kiran West

Dans le rôle d’Orphée, on a pu entendre les jours précédents Dmitri Korchak. Ce soir, c’est le Russe Maxim Mironov qui prête sa voix de tenore di grazzia aux tourments amoureux du héros. La virtuosité est incontestable et le chant très homogène, mais on pourra regretter une émission un peu trop contenue, la force de projection peinant toutefois à remplir l’immense espace de la salle badoise. Arianna Vendittelli est une délicieuse Eurydice, particulièrement expressive, mais dont la diction en français gagnerait à être plus précise. Petit défaut qu’on peut également imputer à Amour, délicatement incarné par Marie-Sophie Pollak. Les trois voix s’accordent divinement dans le superbe trio final. Le Vocalensemble Rastatt magnifie les chœurs, mais il est difficile de faire abstraction de la bouillie sonore produite : il est passablement ardu de distinguer les mots prononcés, ce qui est bien dommage.

 

Dans la fosse, le Freiburger Barockorchester restitue toute la subtilité et la beauté de la partition de Gluck, dirigé avec maestria par un Alessandro De Marchi impérial qui contribue à la grande cohérence de l’ensemble.

 

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