Les nuits chypriotes sont fraîches

Otello - Paris (Bastille)

Par Christian Peter | jeu 07 Mars 2019 | Imprimer

Créée en 2004, reprise en 2011, la production d’Otello signée Andrei Serban revient sur la scène de l’Opéra Bastille avec dans les deux principaux rôles Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak. Par rapport à la toute première série, certains effets outranciers ou ridicules ont été gommés. Reste un décor passe-partout constitué de murs blancs creusés par des arcades dont la position se modifie pour indiquer les changements de lieu. Au second plan, un palmier censé créer une ambiance méditerranéenne ; au fond, la mer, sous le soleil ou éclairée par la lune selon les tableaux. Seule la tempête qui ouvre l’opéra avec ses projections de vagues géantes sur un rideau de tulle derrière lequel la foule des Chypriotes s’est massée capte durablement l'attention. Les costumes rappellent vaguement le XIXe siècle. Les chanteurs, Iago notamment, totalement livrés à eux-mêmes errent sur le plateau en prenant des poses convenues, à l'exception du couple de héros dont le jeu théâtral s'avère convaincant.

Lors de la générale, Roberto Alagna et son épouse étaient annoncés souffrants. De fait le ténor avait fini la représentation presque aphone. En ce soir de première, en revanche, nous étions persuadés que les choses étaient rentrées dans l’ordre tant son « Esultate ! » lancé à pleins poumons avec une voix assurée et percutante qui remplissait tout le théâtre, laissait présager une incarnation de haut vol, et elle le fut, du moins jusqu’à l’entracte. Durant cette première partie, le ténor qui ne se ménageait pas nous a offert une prestation totalement aboutie, supérieure à ce qu’il avait proposé à Orange en 2014, parsemée de superbes moments qui ont déchaîné l’enthousiasme du public : le duo d’amour qui conclut le premier acte  tout en délicatesse et sensualité, les premiers échanges avec Iago puis le quatuor où l’on sent le doute s’insinuer lentement en lui, enfin le final du deux où la tension monte progressivement tandis que les premiers signes de fatigue se faisaient sentir. Hélas, au début du trois, le timbre semble voilé, quelques graillons se font entendre comme si le ténor avait repris un coup de froid pendant la pause. Le reste de la soirée sera une lutte acharnée contre une voix qui se dérobe afin d’arriver coûte que coûte au bout de la représentation, en nous gratifiant tout de même au passage d’un « Dio mi potevi scagliar » poignant théâtralement parlant et d’une scène finale d’une intensité dramatique saisissante en dépit des conditions vocales. Chapeau l’artiste !


© Charles Duprat /Opéra national de Paris

Aleksandra Kurzak, qui semble avoir mieux géré son refroidissement, offre un joli portrait tout en finesse de Desdémone. La voix souple et onctueuse n’est pas avare de nuances, ses sons filés opalescents sont de toute beauté. Lors de ses affrontements avec Otello, elle fait entendre un registre grave maîtrisé et sonore, enfin sa chanson du saule et son Ave Maria, chargés d’émotion lui valent une ovation largement méritée.
Avec George Gagnidze on descend d’un cran. Le baryton géorgien possède une voix claire et solide mais son jeu reste sommaire. Voilà un Iago tout d’une pièce qui manque singulièrement de subtilité et de mystère. En dépit d’un credo bien chanté, on a peine à croire aux motivations de ce personnage.

Frédéric Antoun campe un Cassio fringant à la ligne élégante et stylée. Belles prestations de Marie Gautrot en Emilia et d’Alessandro Liberatore en Roderigo. Le Lodovico de Paul Gay en revanche manque d’autorité et de charisme tandis que les chœurs fort bien préparés par José Luis Basso offrent une prestation remarquable dès le lever du rideau dans une scène d’entrée spectaculaire, l’un des rares tableaux pleinement réussis de ce spectacle.

La direction de Bertrand de  Billy s’est  avérée inégale. Après un lever de rideau impressionnant, le duo d’amour, dépourvu de passion, tombe à plat, le premier affrontement entre Otello et Desdémone « D’un uom che geme » est privé de tension et le quatuor qui suit de progression dramatique. Les deux derniers actes en revanche n’appellent aucune réserve majeure avec une scène finale totalement aboutie.

 

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