Menu de fête

L'Italiana in Algeri - Marseille

Par Maurice Salles | sam 29 Décembre 2012 | Imprimer
 
Etrange contradiction, c’est avec le sourire que l’on sort de cette Italiana in Algeri alors même qu’on ne l’approuve pas sans réserve ! Ce que l’on aurait souhaité autre ne suffit pas à ternir la bonne humeur qui se dégage de cette représentation. A quoi cela tient-il ? A l’œuvre elle-même, évidemment, à cet équilibre exceptionnel entre comédie et musique dont Stendhal fut un des premiers à parler, mais aussi à la production, visiblement bien dotée en moyens, et qui a le grand mérite d’en épouser étroitement le rythme, et aux plaisirs vocaux et musicaux.
 
Ce n’est pas que l’inspiration de Nicola Berloffa, dont la mise en scène du Viaggio a Reims ne nous avait pas comblé, soit ici plus pertinente. Mais à défaut d’idée directrice il s’ingénie à des juxtapositions incessantes dont l’addition finit par distraire. Une énorme lanterne surmonte depuis les cintres les décors monumentaux et colorés de Rifai Ajdarpasic qui pivotent pour représenter différents lieux du palais de Mustafa, bureau du bey, cuisines, cour intérieure ceinturée de galeries. L’on passe ainsi de l’un à l’autre presque toujours à vue et en tout cas sans rupture. Leur  réalisme est soit atténué soit pimenté d’éléments décoratifs – les trophées de chasse en plastique, les palmiers- lampadaires – même quand ils sont fonctionnels, comme la cuisinière haute sur pattes. Ils sont peuplés d’une abondante figuration, esclaves abyssins, soldats montant la garde, dont la vêture ajoute à la fantaisie, des langes des premiers aux uniformes de légionnaires des seconds. La transposition dans les années 1930 ( ?) permet à Nicola Berloffa de composer une garde-robe très variée, les solistes principaux changeant au moins trois fois et les chœurs passant de l’uniforme des lingères à celui des légionnaires, à celui des esclaves italiens en jodhpur. Ce télescopage de références n’a d’autre souci que de flatter l’œil, indépendamment de toute cohérence. Taddeo naufragé en Afrique du Nord porte un long manteau à encolure de fourrure, sa tenue de Kaïmakan est une crinoline bariolée, assez proche de celle de Zulma, croisée d’une Doudou antillaise et de la Mama d’Autant en emporte le vent. Quant à Isabella de sa robe rouge initiale à sa robe du soir violette en passant par sa tenue de mariée virginale, elle semble une théâtreuse en tournée échappée d’un film des années folles. Si l’on ajoute qu’un commando de légionnaires envahit la scène, que l’un d’eux déclenche un détonateur et que l’explosion semble avoir causé le naufrage sans avoir le moins du monde endommagé la cargaison – Isabella apparaît dans une malle-cabine intacte – on aura compris que si la pertinence n’est pas assurée on n’a pas le temps de le déplorer : on est emporté.
 
En fait, le spectacle profite de la qualité musicale et vocale, là encore très satisfaisante en dépit d’imperfections ! Sans doute en ce soir de première peut-on qualifier la prestation de Marie-Ange Todorovitch de décevante : pour son air d’entrée la voix manque d’homogénéité et semble rebelle à tout contrôle, ce qui sans doute ne contribue pas à rendre à l’interprète la sérénité qui l’aiderait à retrouver ses moyens. Mais en grande professionnelle l’artiste s’accroche ; si, justement, cet effort prive sa prestation d’une partie de l’aisance requise par l’écriture rossinienne, elle sauve les meubles jusqu’au rondo final, où probablement délivrée de la tension elle atteint enfin la plénitude vocale nécessaire. C’est de bon augure pour les autres représentations. Mais la frustration est relative car si l’on excepte Patrick Delcour, Haly manifestement étranger au style rossinien, les autres solistes ne réservent que des satisfactions. Eduarda Melo et Carol Garcia ont l’entregent requis pour Elvira et Zulma, la première fort amusante en pleurnicheuse joliment sonore mais musicale. Musicalité dont font preuve les trois solistes masculins. Marc Barrard, dans un bon italien, campe le Taddeo traditionnel sans charger le côté bouffe, avec son élégance bien connue. Frédéric Antoun, il y a peu Gérald à la fois viril et délicat, donne une nouvelle preuve de l’étendue de son talent et de ses dons ; s’il n’a pas la virtuosité exceptionnelle de Rockwell Blake, qui le précéda sur les mêmes planches, son aisance dans les agilités, la solidité de ses graves et du centre et la sûreté de ses aigus en font sans aucun doute un des premiers ténors rossiniens d’aujourd’hui. Alex Esposito, enfin, qui chantait Haly en 2006 à Pesaro, débutait en Mustafa. Connu pour être un interprète qui s’engage à fond dans ses rôles, aussi bien théâtralement que vocalement, on pouvait craindre que la laryngite annoncée ne ternît sa prestation. Sans un accroc survenu sur une note, qui aurait pu se douter qu’il était souffrant ? La netteté des coloratures, la fermeté des accents, la précision de l’exécution, jointes à une composition théâtrale qui donne un relief impressionnant au personnage immature et capricieux confirment l’éclat toujours plus vif de sa réputation, dans le répertoire rossinien et au-delà. Le duo Lindoro-Mustafa du premier acte, qui préfigure celui d’Almaviva-Figaro, est à cet égard une gourmandise à savourer.
 
C’est du reste une constante de la représentation que la qualité des ensembles, du plus petit au plus grand. Les chœurs y contribuent évidemment, avec un effort sensible et une réussite indiscutable, dans la recherche d’homogénéité et de nuances. La complexité de ces associations culmine peut-être dans le final déchaîné du premier acte, mais le quintette du second est un autre sommet de difficulté. On se plait à dire que leur exécution a été délectable grâce à l’osmose exemplaire des éléments. Grâces soient rendues à Giuliano Carella, maître d’œuvre responsable, qui a su créer cette harmonie. On la perçoit dès l’ouverture dans l’application des musiciens, qui ne se démentira pas et donnera de forts beaux moments à la flûte et au cor. Leur présence dans la fosse aux saluts témoigne du respect que ce chef leur inspire. Certains d’entre eux avaient probablement participé aux représentations de 1995, qu’il dirigeait déjà. Il n’est donc pas étonnant que ce bon connaisseur de l’œuvre ait trouvé la variété et la vitalité dynamique à laquelle il est si plaisant de se laisser entraîner. Au fond, on prend à ce spectacle le même plaisir qu’à un bon repas : on aurait peut-être choisi d’autres ingrédients, d’autres dosages, mais la proposition telle qu’elle est flatte l’œil et le palais, ici l’oreille. Cette Italiana est bien un menu de fête !
 

 

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