Pleyel debout !

Récital Haendel - Paris (Pleyel)

Par Marcel Quillévéré | jeu 06 Mai 2010 | Imprimer
Lors de son récital au Théâtre des Champs Elysées, le 18 avril dernier, Rolando Villazón, n’était pas apparu dans la meilleure forme. De plus, le répertoire choisi ne correspondait pas toujours à sa personnalité. On craignait donc le pire dans un concert entier consacré à Haendel. A tort. Le ténor, à Pleyel, s'est montré bouillonnant de vie et de générosité, au risque de perdre le contrôle technique que requiert tant de virtuosité (et même si sa voix n’a pas encore retrouvé tout son éclat). Les musiciens et les chanteurs ont su créer une immédiate sympathie, qui est allé croissante jusqu’aux bis finaux. Ambiance chaleureuse donc et confiance retrouvée dans une salle comble, où Rolando Villazón était accompagné de la soprano Lucy Crowe et des Gabrieli Consort & Players sous la direction de Paul McCreesh.
Dire que l’on n’attendait pas Villazón dans ce genre de répertoire serait faux, car justement on l’y attendait et certains auraient même juré qu’il allait s’y fourvoyer. C’est mal le connaître ! Rien n’est plus baroque que la manière avec laquelle le ténor approche ce répertoire. On se prend même à penser que les Farinelli et autres castrats avaient, sans nul doute, cette même fougue, cette même urgence dans le chant et l’expression, quand ils déclenchaient l’enthousiasme inouï que décrivent les chroniqueurs de l’époque. Ce baroque échevelé c’est un peu l’église de Tonanzintla transplantée aux bords de la Tamise. Et tant mieux, car Haendel aurait aimé cela, lui qui a toujours rêvé de musique flamboyante et ensoleillée, après son voyage en pays latin.
D’ailleurs les musiciens britanniques sont ravis de voir leur flegme sympathique secoué par tant d’insolence. C’est si vrai, qu’après l’ouverture de Solomon, superbe de précision, de nuances, et menée avec panache par Paul McCreesh, l’arrivée de Villazón détend l’atmosphère et ajoute ce grain de folie épicé que requiert en permanence une musique si théâtrale.
Dès l’air de Grimoaldo (Rodelinda), Villazón s’empare des mots, des phrases, et leur donne une densité telle qu’il transforme une pastorale, somme toute banale, en un chant bouleversant de fureur retenue et de poignante humanité. De plus, sa voix a renoué avec ce belcanto de ténor lyrique qui la magnifie et qui, à n’en pas douter, lui redonnera bientôt tout son brillant. Il y peut, tout à son aise, utiliser l’incroyable palette expressive qui est la sienne (nul besoin d’affronter des si naturels et des contre ut dramatiques !). Il mord dans les mots, les sculpte ; il teinte chaque vocalise, chaque trait, de tels sentiments et de telles couleurs qu’il n’y a pas une virtuosité ou un artifice qui ne soit plein de sens et d’émotion. On en vient même à oublier que dans chaque air il y a toujours un da capo ! De plus, il parvient à projeter les consonnes sans jamais rompre la ligne et le legato. Ce n’est pas si évident dans un répertoire écrit à l’origine pour des castrats, et transposé pour la voix de ténor, comme Ariodante par exemple. Le registre grave y est souvent sollicité. Villazón est prudent : il ne timbre pas à outrance pour compenser. Au contraire ! Sous l’exubérance et la faconde, se cache une grande maîtrise. Conscient des erreurs passées, il évite de mettre sa voix à rude épreuve. Quelle intelligence, donc, de revenir sur scène dans un répertoire belcantiste !
Un bel canto qui s’épanouit dans le magnifique « Piú che penso » de Serse où les piani sublimes ne se déparent jamais du feu qui couve sous l’apparente sérénité du chant d’amour. Chaque air devient, avec Villazón, un résumé du drame dont il est issu.
Comme un bonheur n'arrive jamais seul, ce concert est un moment de musique au plus haut niveau. Que ce soit dans le Concerto Grosso op.3 N°2 ou le Concerto pout hautbois N°3 (avec le son si sensuel du hautbois baroque d’Hanna McLaughlin), l’orchestre est le protagoniste essentiel de la soirée. Villazón lui rend hommage en permanence, tout comme à la soprano Lucy Crowe, que les Parisiens avaient entendu avec bonheur dans The Fairy Queen à l’Opéra Comique, et qui déchaîne l’enthousiasme, en particulier dans l’air de Cléopâtre de Giulio Cesare où sa voix superbe, sa technique impeccable et son tempérament s’en donnent à cœur joie.
Villazón réserve le feu d’artifice vocal pour la deuxième partie, avec cet air qui est devenu son cheval de bataille, le plus célèbre air de ténor écrit par Haendel : « Ciel e Terra » de Tamerlano. Les vocalises fusent, le ténor s’amuse des risques qu’il prend tout en gardant, dans l’expression de la fureur et de la passion, un petit clin d’œil distancié et moqueur. Quoi de plus baroque !
En grand musicien, le chanteur termine le concert par l’air de la mort de Bajazet. Rien de spectaculaire ici : tout n’est qu’émotion, intériorité et la soirée s’achève dans un murmure : le dernier souffle de la vie. Bravo ! Le public est debout !
La fatigue se fait sentir dans les bis, « Ombra mai fu » de Serse et une reprise de « Dopo notte », même si Villazón se donne à fond, comme toujours. Les spectateurs lui crient « Merci ». Il répond qu’il est heureux d’être « revenu à la maison ». On sort heureux en se disant que la musique est vraiment essentielle à la vie et l'on souhaite à Rolando Villazón de repartir d’un bon pied dans des répertoires où son tempérament et sa générosité sauront s’exprimer sans mettre à nouveau sa voix en danger.
Marcel Quillévéré

 

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