Sivadier sans Dessay

La Traviata - Dijon

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 05 Janvier 2012 | Imprimer
 
Tout a déjà été dit sur cette production, créée à Aix en juillet 2011 (voir le compte rendu de Christophe Rizoud), diffusée sur Arte peu après et reprise à Vienne en octobre (voir le compte rendu de Clément Taillia). Surtout, on a répété à l’envi que la mise en scène de Jean-François Sivadier n’existait que par et pour Natalie Dessay. D’Irina Lungu, qui pourtant assurait à Aix l’alternance avec la diva française, pas un mot… L’actuelle série de représentations en région peut permettre de se faire une opinion plus sereine sur un intéressant travail théâtral.
On sait de Sivadier son goût pour le théâtre dans le théâtre, l’originalité de son approche et surtout de son regard. On a apprécié son extraordinaire Dame de chez Maxim à l’Odéon et sa Carmen lilloise (voir le compte rendu de Christophe Rizoud et du DVD). Mais qu’il y a loin entre un travail de troupe réalisé « en résidence » et une tournée avec des changements de distribution. Peut-être est-ce ici le problème majeur ; car au-delà du fait qu’il est parfois difficile de comprendre les partis pris du metteur en scène, sa première approche dans Italienne avec orchestre, spectacle théâtral où il racontait sa propre vision de La Traviata et de sa mise en scène à travers une série de répétitions fictives, ne l’aurait-elle pas inhibé ? Toujours est-il que l’on ne retrouve pas la lisibilité habituelle de ses créations, malgré le foisonnement scénique auquel il nous avait habitués : ici, le plateau est encombré inutilement par les comparses au détriment de la clarté du propos. Et si de plus on compare le spectacle de la création avec celui présenté ce soir, on ne peut être que déconcerté.
Pourtant, la prestation de la moldave Irina Lungu est tout à fait excellente. La cantatrice est intéressante, tant du point de vue scénique que lyrique : on avait particulièrement apprécié en 2008 sa Micaela macerataise (voir compte-rendu) que l’on peut retrouver sur DVD (voir recension). Depuis, elle a porté sa Violetta aux quatre coins d’Italie (y compris à La Scala) et une peu partout dans le monde. Annoncée souffrante, elle n’en a pas moins effectué un sans faute : voix idéale pour le rôle, elle en a la puissance sur toute la tessiture. Tout au plus peut-on constater une difficulté à alléger les aigus, ce qui l’empêche de faire les notes filées pianissimo où Natalie Dessay excelle. Et si elle s’essaie à des nuances, celles-ci sont beaucoup moins raffinées que celles de sa consœur, mais au moins la justesse est-elle plus au rendez-vous. Quant au niveau du jeu, il ne semble pas que sa rencontre avec Sivadier ait produit un quelconque électrochoc : Irina Lungu est l’une des très bonnes Violetta actuelles, mais dans le registre « traditionnel » qui doit lui permettre d’intégrer son interprétation dans toute production. Bien sûr, elle respecte les indications de Sivadier et s’efforce de faire tous les gestes qu’il lui a indiqués, mais elle n’a pas l’air d’y croire vraiment, et donc le spectateur non plus : toutes griffes dehors, aussi brune que Natalie était blonde, parfois plus Carmen que Violetta, elle n’est pas et ne peut être le fragile petit oiseau blessé si bien personnalisé par la Dessay.
Les deux autres rôles principaux sont également remarquablement tenus. Le mexicain Jesús León est un Alfredo juvénile et crédible : prestance, sens de la scène, fort belle ligne vocale, contre-ut de la cabalette (facultatif il est vrai) envoyé et tenu avec insolence, voilà un jeune chanteur dont le nom mérite d’être retenu. Quant au grec Dimitris Tiliakos, non seulement il est parfaitement crédible en « père noble », mais il joue d’une autorité naturelle qui se marie fort bien avec une voix solide et bien menée. Tous les autres protagonistes défendent fort bien les partis pris de la mise en scène, sans que l‘on arrive à adhérer totalement à leur travail scénique.
Peut-être la direction de Roberto Rizzi Brignoli est-elle aussi en cause : en accentuant – à l’inverse de Louis Langrée à Aix – les cadences et l’éclat de la partition, le chef facilite d’un côté le travail des chanteurs en leur apportant un soutien efficace, mais de l’autre les empêche certainement de peaufiner leur expression vocale. Les chœurs un peu lourds (tant vocalement que scéniquement), visiblement difficiles à entraîner, ont eu à plusieurs reprises des difficultés à rester en phase avec cette direction parfois un peu trop brutale.
 
Prochaines représentations à Caen dans la même distribution du 22 au 28 janvier 2012.
 

 

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