Trop long et trop sérieux !

Sonnets de Louise Labbé - Paris (Pleyel)

Par Marcel Quillévéré | jeu 04 Février 2010 | Imprimer
 
 
Il y a des concerts où il vaut mieux venir reposé et concentré afin de ne pas décrocher vite face au sérieux d’un propos qui n’en finit pas ! Il y a des concerts trop longs où un peu de légèreté, voire d’humour, seraient les bienvenus. C’était le cas de celui du 4 février, où l’Orchestre de Paris avait donné carte blanche au jeune compositeur Marc-André Dalbavie. Programmer ne s’improvise pas. Dalbavie a certes choisi des œuvres fortes qu’il aimait, mais au risque de les voir s’annuler les unes et les autres en les alignant de la sorte. La lassitude, tant du public que des musiciens, s’est particulièrement fait sentir quand a commencé le Prométhée de Scriabine, en fin de parcours, après 2h30 d’oeuvres particulièrement denses. Il a fallu la fraîcheur et la beauté du jeu du pianiste Cédric Tiberghien, remarquable, pour sortir public et musiciens d’une torpeur et d’une lassitude justifiées !
 
Beaucoup de fans de Philippe Jaroussky étaient venus pour leur idole ce qui explique sans doute les défections à l’entracte. Ils ont eu tort car la création de la Source d’un regard de Marc-André Dalbavie était l’un des moments forts de cette soirée (après son Concerto pour flûte, moins convaincant, malgré l’éclatante prestation de Vincent Lukas aux superbes sonorités). Il y a chez ce compositeur, comme chez Thierry Lancino, une générosité et une sensualité fortes, un sens des couleurs qui font que ces orchestrations ont la vigueur de celles de Villa-Lobos ou d’Olivier Messiaen. Comme Lancino, Dalbavie fait partie de ces compositeurs qui ouvrent enfin des portes sur des horizons luxuriants qui ne peuvent qu’attirer enfin un large public aux concerts. Il y a aussi chez eux ce don de la mélodie et du lyrisme qui touche les auditeurs les plus réticents. On se dit qu’enfin, comme Debussy (une référence chez Dalbavie) et Ravel au début du XXe siècle, voici de jeunes compositeurs français qui donnent enfin un souffle et une énergie bienvenus dans la musique française aujourd’hui. Ils sont joués davantage à l’étranger qu’en France ? C’est plutôt bon signe. En tout cas pour l’un et pour l’autre il y a un public nombreux qui ira écouter leurs prochaines créations. Finalement Edison Denisov avait raison quand, lors de la création de L’Ecume des Jours à Paris, il déclarait :  « les jeunes compositeurs doivent écouter aujourd’hui, plus que l’Ecole de Vienne, Debussy et Ravel avant tout ! ».
 
Belle idée d’ouvrir le concert par cette autre référence qu’est Central Park in the Dark de Charles Ives. Christoph Eschenbach qui a dirigé les musiciens (solistes formidables) de l’Orchestre de Paris avec superbe et noblesse, a magnifiquement dessiné cette sérénité nocturne, de laquelle émergent la belle phrase de la clarinette (Philippe Berrod), puis celles du hautbois et de la flûte avant les accents chaloupés du piano. Tout ceci, en prélude au tintamarre des musiques citadines de la nuit, en cette polyphonie de la vie qui séduit souvent Dalbavie dans ses propres œuvres. L’œuvre de Julian Anderson qu’il a aussi choisie est d’une facture élégante, mais plus convenue, comme si la personnalité du compositeur se cherchait encore. C’est d’autant plus frappant que les Sonnets de Louise Labbé qui lui succèdent sont une œuvre très aboutie de Dalbavie. On y trouve ces frémissements de cordes et ces suites d’accords feutrés sur lesquels (comme souvent au cours de la soirée) la petite harmonie et les cuivres se donnent à cœur joie dans des pépiements dignes d’une forêt tropicale à la Villa-Lobos. Rien de plus évocateur pour annoncer le chant superbe de Philippe Jaroussky : « Chère Vénus,…entends ma voix qui en plein chantera », où l‘incandescence de l’amour, chez Louise Labbé, rejoint les sonnets de Sor Juana Inés de la Cruz, autre grande poétesse de l’amour. Louise Labbé a cette même fièvre qu’elle mêle à la nature comme la religieuse mexicaine au cosmos tout entier. Merveilleux cinquième sonnet où les vents se déchaînent chez Dalbavie, comme chez Rameau, avec tempérament et rutilance. Philippe Jaroussky chante cette œuvre avec une passion et une conviction exceptionnelles. Sa voix s’épanouit dans des phrases larges et lyriques aux aigus riches et lumineux. Dans la triste plainte du 4è sonnet, sur les arpèges descendants des deux harpes, il a cette pureté de la ligne de chant qu’avait la jeune Victoria de los Angeles quand elle chantait, en Espagne, les grands cycles pour voix et orchestre de Turina ou d’Esplá. Il se dégage de cette expression sans emphase une émotion sincère et jamais feinte. Du grand et beau Jaroussky ! Dalbavie comprend la voix. Il réserve les éclats forte à l’orchestre seul ; jamais il ne couvre le chanteur et, à la fin de la soirée, on s’aperçoit que le chant le porte et l’inspire. Pas étonnant donc qu’il ait décidé de se mettre à l’opéra. Fasse le ciel qu’il ne choisisse pas, comme tant d’autres aujourd’hui, un livret abscons ou une de ces gloses qui ont tellement entravé les opéras de Berio par exemple ! Qu’il ouvre ainsi l’opéra contemporain au public le plus large et le plus divers. Il en a bien besoin.
 

 

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