Un Requiem d’aujourd’hui ouvert sur la vie

Requiem - Paris (Pleyel)

Par Marcel Quillévéré | ven 08 Janvier 2010 | Imprimer
Enfin une grande œuvre contemporaine qui peut toucher le plus large des publics. Un événement à n’en pas douter ! La création d’un Requiem en ce début du XXIe siècle a de quoi étonner. De plus, une création qui convoque à la Salle Pleyel quatre chanteurs de renom, l’Orchestre Philharmonique de Radio France au grand complet (voire plus !), ainsi que le chœur, lui aussi au grand complet, voilà qui est peu commun. De plus le compositeur est plutôt inconnu et l’on s’étonne alors de voir un public aussi nombreux.
 
Au vu de cet effectif qui rappelle les grands Requiems de l’histoire de la musique, on s’attend à un concert symphonique traditionnel. Or dès le début, on sait qu’on va assister à une œuvre forte et hors du commun, ne serait-ce que par l’impact impressionnant des treize appels de gongs, bols tibétains, cloches et grosses caisses qui la débutent et qui annoncent la grande invective de la Sybille de Cumes : « Les destins ne laissent aux morts que le silence qui les engloutit ».
La percussion va, d’ailleurs, jouer un rôle déterminant dans cette œuvre. Les martèlements rythmiques, tragiques ou exubérants, les scansions implacables vont sous-tendre l’édifice toute la soirée, hormis quelques moments suspendus, propices au recueillement et absolument magnifiques. Le compositeur nous invite à une longue marche qui est celle de toute vie vers l’inéluctable événement que l’on nomme la mort.
La Sybille, dans le scénario imaginé par Pascal Quignard, va se confronter à David. Le monde des morts qui aspire à l’anéantissement, et auquel elle appartient, se heurte au choix de David de la promesse d’une vie éternelle. « La partition avance ainsi, pas à pas «  dit le compositeur « mais la musique ne choisira pas » et l’auditeur restera face au seul questionnement. Pascal Quignard le précise bien : « Je ne veux pas avoir à choisir entre la Sybille et David. Je veux laisser face à face ses deux désirs ».
Curieusement c’est une énergie vitale qui se dégage de cette confrontation laissant la figure de Dieu comme étrangère au débat, dans ces textes traditionnels du rituel religieux. Les déclamations chantées en grec ancien ou en latin rappellent cette quête qui remonte au plus lointain de l’histoire de l’Homme.
Ce n’est pas une messe de Requiem, mais bien une longue méditation quasiment théâtrale où le concert est bien le seul rituel, un peu à la manière de Brahms dont le Requiem Allemand n’était pas non plus un service sacré. Lancino a un sens aigu du temps théâtral, de la rupture, de la déclamation que la musique magnifie sans cesse.
Le Requiem dure environ 1h20 et, à aucun moment, l’attention se relâche. La direction remarquable d’Eliahu Inbal, à la tête du Philharmonique totalement investi, y est essentielle. Il fallait un grand mahlérien comme lui pour mener un tel vaisseau au port. Et le public très concentré, attentif, dans ce silence presque pieux qui ne trompe pas, se laisse envahir par cette musique qui a transcendé les écoles et rayonne de beauté.
Voici donc enfin une œuvre de musique « contemporaine » (Ah ce terme si dévoyé !) qui va droit au cœur. Le public de Pleyel, peu familier des concerts de l’IRCAM et captivé par l’œuvre, n’a pas ménagé ses applaudissements au salut final, surtout à l’adresse du compositeur.
En sortant de Pleyel on n’a qu’une envie : réécouter ce Requiem au plus vite. Retrouver ce Dies Irae qui n’est pas sans rappeler la Symphonie des Psaumes, le poignant Ingemisco chanté pianissimo par la soprano Heidi Grant Murphy aux aigus flûtés, sur un tapis de violoncelles à l’unisson qui se divisent uniquement à l’entrée du chœur (les différentes sections de ce Requiem se succèdent sans transition et semblent naître l’une de l’autre, imperceptiblement). Retrouver aussi le Lacrymosa déclamé avec grande noblesse par la basse Nicolas Courjal : timbre magnifique, diction sans faille, projection qui lui permet de passer au-dessus de l’orchestre en permanence.
Très beau aussi le Chant de la Sybille inséré dans l’Offertoire « Heureux les morts qui chantent dans la mort » (la voix de mezzo de Nora Gubisch semble, hélas, peu à l’aise dans un rôle qui sollicite souvent la tessiture de contralto, où, justement, une diction plus précise et projetée serait de mise). Le ténor Stuart Skelton, dont on se souvient de beaux Florestan, chante le rôle de David avec un beau legato et du velouté dans la voix. Son « Des profondeurs je crie vers toi » au-dessus du dialogue du basson, du hautbois et de la percussion est très émouvant. De son chant, naît un chœur de femmes à l’unisson, simple et évident comme une complainte populaire (Magnifique couleur du Chœur de Radio France). Et même si le Sanctus semble revenir à certains schémas rebattus de la musique d’aujourd’hui, il s’ouvre soudain sur un solo lumineux de soprano, au-dessus du chœur, alors que la percussion relance implacablement la marche en avant. Oui, cette œuvre a transcendé les écoles et, comme le dit Lancino, en évoquant d’un clin d’œil amusé Billy Wilder, les sept années passées avec bonheur, auprès de Pierre Boulez, à L’IRCAM furent surtout « Sept années de réflexion » ! (Lancino habite Manhattan aujourd’hui : ceci explique cela !).
 
Lancino a réussi, comme il le souhaitait, « à atteindre (chez chacun) ces contrées intérieures lointaines où les âmes prennent refuge ». Et pour avoir tenté de toucher la Mort c’est bien la Vie qu’il chante dans ce beau Requiem.
 
 

 

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