Mort et naissance d'une diva

Tosca - Aix-en-Provence

Par Christophe Rizoud | ven 12 Juillet 2019 | Imprimer

Les commentaires allaient bon train dans la cour de l’Archevêché vendredi dernier. Aix n’est pas Orange. Mal en a pris à ceux qui auraient confondu les deux festivals. Si l’un et l’autre ont pour objet l’art lyrique, le premier ne saurait afficher un opéra aussi populaire que Tosca sans le passer à la moulinette d’une relecture iconoclaste. A la mise en abyme puccinienne – une cantatrice interprète le rôle d’une cantatrice –, Christophe Honoré ajoute une couche supplémentaire. En une mise en scène inspirée sans doute par la lecture d’Anatomie de la folle lyrique – l’essai de Wayne Koestenbum, traduit par notre cher Laurent Bury et brillamment postfacé par Timothée Picard – Tosca cesse d’être le polar haletant imaginé par Puccini pour se métamorphoser en une exploration crépusculaire du mythe de la diva.

Dans son salon, une ex-chanteuse d’opéra accompagne de ses conseils une répétition de Tosca. L’occasion, en multipliant les références littéraires, lyriques et cinématographiques, de brasser une foultitude de thèmes aussi divers que la transmission, la désillusion, la distanciation ou la cristallisation. La réalité flirte avec la fiction lorsque la jeune interprète du rôle de Tosca se montre au premier acte jalouse de l’attention prodiguée par le ténor à la Prima Donna ou lorsqu’elle se trouve au deuxième acte en proie aux assauts libidineux du baryton. En un troublant jeu de miroirs, le troisième acte voit la représentation en version de concert de l’opéra précédemment répété. Un tel parti pris oblige à des contorsions littérales préjudiciables à certains des temps forts de l’œuvre. Des scènes aussi dramatiques que l’irruption de Scarpia dans l’église, son assassinat, la torture et la mort de Mario ou le saut de Tosca dans le vide font pschitt. La magie naît le plus souvent de la conjonction d’images projetées sur grand écran et de la musique. Ah ! l’apparition du visage des grandes Tosca de l’histoire – Callas, Crespin, Kabaivanska... – tandis que l’apprentie diva chante tremblante « Vissi d’arte ». Rares frissons au sein d’une approche qui stimule plus l’intellect que l’affect. Un comble chez Puccini !


© Jean-Louis Fernandez

Une telle approche impose aussi aux chanteurs une distance vis-à-vis de leur rôle, nuisible à leur engagement émotionnel. Il faut à Angel Blue, auparavant en jean et tee-shirt, vêtir la robe pourpre de Tosca pour qu’on la sente enfin prendre possession de son personnage. Dommage car cette placidité imposée – on l’espère – par la mise en scène, empêche le travail de caractérisation. Si Angel Blue peut assumer les enjeux vocaux de la partition, si le timbre capiteux ensorcelle, il lui reste à acquérir l’art de la déclamation propre aux grandes Tosca, cette manière inimitable qu’ont les meilleures titulaires du rôle de projeter des répliques qu’elles ont contribué à rendre fameuses. En Scarpia, Alexey Markov se trouve également handicapé par un procédé qui transforme le fauve dangereux et pervers en un dragueur de RER B. Un chant privé de couleurs et de mordant en est le prix. Joseph Calleja se montre une nouvelle fois incomparable dans la maîtrise de la demi-teinte. Les diminuendi dans « E lucevan le stelle » et sa recherche permanente de nuances devraient servir de modèle à tous les Mario brailleurs et débraillés auquel on est trop souvent confrontés. Mais le ténor ce soir paraît fatigué. Le timbre voilé, le souffle écourté, l’aigu tiré empêchent le chant de rayonner. C’est finalement de la baguette de Danièle Rustioni, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, que jaillit l’essentiel du drame. Cette tension, cette poigne qui de l’accord initial au malstrom final ne desserre jamais son étreinte, ce tracé fulgurant dont l’efficacité ne nuit jamais au foisonnement de détails, sont de ceux qui tiennent en haleine.

Autre source d’émotion, la présence de Catherine Malfitano dans ce qui s’apparente à son propre rôle. Le décor serait inspiré par son appartement new-yorkais et, pour la petite histoire, les chandeliers du deuxième acte appartiennent à sa collection (au contraire des robes de Salomé, Lucia et Butterfly posées auparavant sur le divan). Le spectacle n’aurait évidemment pas le même impact si le rôle de la Prima Donna avait été confié à une artiste inconnue. Celle qui fut Tosca en temps et lieux réels il y a 27 ans dans le film conçu et produit par Andrea Andermann répond trait pour trait aux intentions de Christophe Honoré. Sous nos yeux indiscrets se joue la tragédie de la vieillesse, cruelle et implacable, mais est-ce là le propos de Tosca ?

 

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